Music par Violaine Schütz 26.03.2016

Le phénomène voodoo : la danse techno qui ensorcelle

Le phénomène voodoo : la danse techno qui ensorcelle

Elle est là, dans les clubs, de Paris et d’ailleurs. Une danse mystérieuse et envoûtante qui détrône le twerk et le voguing : le voodoo. Un phénomène communautaire qui rappelle autant les premières heures des raves techno que les pulsations de l’Afrique.

Dés l’été 2015. En sortie en club, on se retrouve attiré par d’étranges spécimens effectuant en groupe des mouvements saccadés très particuliers. Des filles et des garçons âgés de 18 à 30 ans balancent leurs bras en l’air et secouent leurs jambes (le jump), le regard hagard, comme hantés par le son techno qui les possède. Par moments, ces zombies hypnotiques imitent des pistolets avec leurs mains. Comme dans un film de Tarantino. Toujours en bande, ils sévissent à la Concrète, à la Off, au Rex Club, au Showcase, dans les festivals et au Zig Zag. Eux, ce sont les danseurs voodoo ou les pistos, leur surnom venant de leur signe fétiche du flingue qui tire une balle. Ces dernières années, la danse en elle-même a pris de l’ampleur, jusque dans la pop culture. Des chorégraphies des clips de rap en passant par les films pour ados comme Sexy Dance 12 (ok on exagère, mais il y en a eu beaucoup) et l’émission Danse Avec les Stars, elle regagne son statut d’exutoire privilégié face aux maux de la société moderne. Mais la « voodoo dance » n’est pas seulement un divertissement. C’est aussi une communauté, une microculture avec ses codes et son esprit. Quand on la pratique, c’est souvent le week-end, après une rude semaine. On rejoint alors sa troupe d’amis avec qui on communie en exécutant les mêmes gestes et en arborant le même look. C’est également une déclaration d’amour à la musique techno, son histoire et son aura old school qui animent les fiévreux adeptes du voodoo.

Rave (r)éveillée

Sarah, étudiante, la vingtaine, danse avec copines et copains au fond de la salle du Batofar à Paris. Ce soir là a lieu une soirée Voodoo Rave, les pistos étaient hélas peu nombreux. «  Nous n’avons pas vécu les premières raves dont nos grands frères nous parlent avec les yeux qui brillent. Cet esprit de rassemblement autour de la musique, de fusion, d’oubli de tout et surtout de soi. Mais nous adorons la techno de Detroit et l’éthique low-profile véhiculée par la musique électronique underground. Avec les événements qu’on vit ces derniers temps, retrouver mes amis pour me perdre dans la danse, comme en transe, c’est devenu une vraie catharsis. »

christiankimena

Christian Kimena, beau black aux cheveux blonds, mannequin et acteur, est l’un de ses danseurs que l’on remarque illico. On croise ses pas gracieux et ses sapes colorées à la Concrete, à la Off, au Gibus et au Rex. « Je pratiquais déjà la danse contemporaine et le voguing, raconte-t-il, mais c’est l’été dernier, lors des jeudis O.K. au Wanderlust que j’ai découvert le voodoo. Ce que j’ai aimé, c’est qu’elle fédère sans préjugés et rassemble toutes les couleurs de peau. On entend souvent le cliché qu’une danse est réservée à une population type. Mais là, tout le monde peut pratiquer. Les pistos ont aussi de commun avec le hipster l’envie de se démarquer des autres. Ces jeunes s’inspirent de l’esprit des raves party londoniennes ou berlinoises des années 1990 pour trouver leur propre style. »

Le grand méchant look

Comme toutes les danses, le voodoo s’accompagne d’une allure. Cette dernière va de paire avec le come-back des années 90. Rien que cette année, on assistera — dubitatifs — au retour de Doc Gynéco, Craig David et All Saints. Autant dire qu’on n’en a pas fini avec les tops au-dessus du nombril, le maquillage nacré et les cheveux tye and dye. Les « voodoo dancers » s’habillent de la même manière, comme un gang. Casquette ou bonnet, vêtements rescapés des meilleurs jours des raves, K-way, baskets et t-shirt large constitue la panoplie confortable du pisto. Parfois s’ajoutent des pièces de couleurs vives chinées en fripes, un sac à dos et une bouteille d’eau ainsi que des lunettes de soleil. Sans doute pour ne pas croiser le regard fou du danseur. Christian explique : « La proximité avec le mot “vaudou” vient sans doute du fait que les danseurs sont comme habités, possédés. Il est difficile d’éclaircir l’historique de cette danse (certains pas remonteraient aux années 90, ndr). Mais ce qui est certain, c’est que ce sont des jeunes de la rue qui sont à l’origine de ce mouvement comme pour le hip hop. On retrouve d’ailleurs des traits de ressemblance avec le voodoo dans les clips d’artistes comme Nishka ou MHD. »

christiankimena2

Des racines profondes

La sculpturale et sémillante Patricia Badin, prof de « danse attitude » enseigne le voodoo à la Mano à Paris, ainsi que l’afro et le booty, tous les samedis. Elle appréhende cet art comme «  l’expression de son corps qui contribue à sa découverte. » La danseuse et performeuse retrouve les racines de cette nouvelle danse techno dans une autre bien plus ancienne, la « vaudou », pratiquée en Afrique. « Je suis caribéenne, originaire de la Guadeloupe, donc la danse vaudou fait partie de ma culture. De part son histoire (l’esclavage) et sa culture, cette île est marquée par des pratiques mystiques religieuses et traditionnelles ». Tout partirait donc de là, sans que les jeunes pratiquants actuels occidentaux s’en rendent compte.

patriciabadin1

« L’origine du voodoo vient des premiers esclaves noirs d’Afrique issus directement du Bénin (Dahomey). Il y avait la danse, le chant et des rites mystiques, sociaux au cours de cérémonies animées par le tambour. On les retrouve au Bénin, au Brésil, à Cuba, Haïti et aux Antilles, amenés par les populations déportées par les Européens. Le berceau du “vaudoo dancing”, c’est l’Afrique. A Paris, son arrivée passe par le phénomène migratoire des danses de ce continent vers l’Occident qui a explosé dans les années 80/90 en matière de musique. Le XXème siècle redécouvre les lignes de force de la danse traditionnelle africaine. Le blues, le jazz, le rock’n’roll, le charleston, la samba, la salsa, la rumba, le disco s’inspirent de cette dernière, devenue massive et populaire. Les Parisiens du voodoo veulent aujourd’hui retrouver la nature, revenir aux sources. Traditionnellement, le “vaudou dancing” est considéré comme une danse qui symbolise le retour à des formes primitives, un désir de libération et de transe, prônant l’harmonisation du corps à son esprit. Elle exprime aussi l’envie de se rassembler autour d’elle, elle est vraiment communautaire.»

La magie voodoo

Depuis la déferlante tecktonik au début des années 2000 et le retour du voguing, nous n’avions pas constaté dans le domaine de l’électronique l’émergence d’une danse aussi forte et identitaire que le voodoo. Mais même si elle semble bien moins ringarde que la première, elle possède aussi ses détracteurs. En effet, une page Facebook anti-pistos, la « BAP : Brigade Anti-Pistolets » a émergé il y a peu et compte déjà plus de 4500 membres qui ne semblent pas vraiment apprécié ces pas hors normes. Leur logo ? Une main en forme de pistolet barrée. D’ailleurs comment interpréter le symbole du flingue, brandi sur le dancefloor en des temps plus que contrariés ? Christian a son idée : « Je vois ce faux pistolet comme un cri de soulagement. Les jeunes sont confrontés au stress des cours, à la précarité et à la peur de l’avenir. Ce geste, c’est comme pour dire “les mecs j’ai passé une semaine de merde et là, j’ai ramené mes mitraillettes alors attention je vais tout défoncer sur place”. Il est intéressant que ce signe soit pratiqué aussi bien par les garçons que les filles, contredisant même la fameuse phrase : “la danse c’est que pour les femmes”. Car la magie du voodoo, c’est qu’il permet à tous, malgré ses différences, de s’exprimer sans que personne ne vienne le critiquer. » Patricia ajoute : « Dans la ville à Paris ou ailleurs, nous sommes loin de nos milieux naturels. Il est certain que nous ressentons le besoin de nous évader. Nous avons besoin de nous régénérer physiquement et psychiquement. La danse est un canal qui nous reconnecte à nous-même et aux sources de l’humanité. “Danser c’est avant tout communiquer, s’unir, rejoindre, parler à l’autre dans les profondeurs de son être. La danse est union, union de l’homme avec l’homme, de l’homme avec le cosmos, de l’homme avec Dieu” comme le disait Maurice Béjart ».