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Le Turfu du rap français passe aussi par l'Afrique

Le Turfu du rap français passe aussi par l'Afrique

Tous les codes de la trap sur des rythmes africains : de Booba à Niska, en passant par MHD et FK, de plus en plus d'artistes hexagonaux s'inspirent de musiques populaires venues d'Afrique. Au point de dessiner les contours du rap de demain ? Passage en revue de ces rappeurs qui bannissent les frontières.

5 décembre 2015. Quelques notes de kora résonnent dans les 55 000 mètres carré de la Bercy Arena à Paris. Sur scène, debout devant un parterre de spectateurs brandissant leurs smartphones, le chanteur malien Sidiki Diabate, 24 ans, fredonne son titre « Ignanafi Debena ». Plusieurs minutes s'écoulent, puis la véritable star de la soirée, Booba, déboule sur scène pour enchaîner avec son tube « Validée ». La mélodie ne change pas, seules les paroles diffèrent. Pour le Duc de Boulogne, maître de Bercy le temps d'un concert, il s'agit de rendre hommage au musicien, descendant d'une illustre lignée de griots, qui lui a inspiré sa bluette autotunée. Surtout, ce duo improbable en dit long sur le rap français d'aujourd'hui, dont les oreilles se tournent de plus en plus vers le continent africain.

"C'est la musique africaine qui a gagné", déclarait quelques mois plus tôt Sididki Diabaté au site N-da-hood à propos de la reprise de Booba. Ces derniers mois, on assiste manifestement chez les rappeurs français à un regain d'intérêt pour la musique africaine. D'abord, il y a « Sapé comme jamais », tube de l'été 2015 signé Maître Gim's et Niska, librement inspiré des thèmes de prédilection de la musique congolaise. Mais surtout le succès de MHD, fer de lance de l'« afro-trap », du nom de la série de freestyles postés sur Youtube par le gaillard. Aussi simple qu'efficace, la recette de ce jeune parisien de 21 ans consiste à enchaîner les gimmicks trap sur des productions aux sonorités africaines. C'est d'ailleurs en se filmant en train d'improviser sur le morceau « Shekini » du duo nigérian P-Square que MHD a découvert le filon. Postée sur Facebook, la vidéo comptabilise près de 3000 partages en une heure. De quoi donner des idées à celui qui était alors encore livreur de pizzas. Aujourd'hui, le rappeur, de mère sénégalaise et de père guinéen, en est à la sixième partie de sa série Afro Trap, enchaîne les premières parties de Booba et pèse 40 millions de vues.

De la drill de Chicago au coupé-décalé

Récemment, d'autres ont tenu à mettre une pointe d'Afrique dans leur musique. Rappeur des Hauts-de-Seine, Sultan vient tout juste de sortir « Bien Bon », un morceau fleurant bon l'afro-trap. L'année dernière, le Zaïrois Jones Cruipy, domicilié à Bruxelles, racontait lui aussi le spleen de la rue sur des rythmes exotiques. Recruté lui aussi pour faire la première partie de l'incontournable Booba, Cruipy affirme écouter aussi bien le rap new-yorkais des Dipset et la trap de Young Jeezy que le ndombolo, un dérivé de la rumba congolaise. Parmi les jeunes pousses les plus prometteuses, il faut aussi compter sur FK. Ce rappeur nantais de 21 ans a commencé à métisser sa musique en freestylant entre amis sur des rengaines africaines. "Il y a deux ou trois ans, avec des potes, au quartier, on posait pour le plaisir sur des instrus de logobi (mélange d'électro et de musique africaine, ndlr.)", rapporte le jeune homme, ivoirien par son père. Mais c'est avec le remix afrobeat de son titre « Mogo 225 », diffusé en janvier, que le rappeur a franchi le pas pour de bon. "Ce morceau, à la base, c'est de la drill, un genre venu de Chicago. Quand on écoute la rythmique, les coups de charley, cela rappelle un peu le coupé-décalé. Cela nous a donné l'idée de faire un remix afrobeat. Je l'ai écouté et j'ai vu que ça tapait. En tout cas, j'ai réussi à me faire danser", sourit-il, avant de se féliciter du métissage ambiant. "Ces derniers temps, j'ai l'impression que beaucoup de rappeurs sont de plus en plus décomplexés. C'est aussi un retour aux sources, les origines qui remontent."

« Pas parce que t'es ivoirien que ton compte Youtube a un problème de vue »

Chez les rappeurs africains, on se réjouit aussi du mouvement. "L'Afrique est le berceau de l'humanité mais aussi la berceuse de l'humanité, avance le groupe Kiff No Beat, depuis leur Côte d'Ivoire natal. Notre combat est d'exporter la musique africaine et cela nous fait plaisir de voir que la jeunesse française s'y met pour nous aider. Si Dieu le veut, les mélomanes français les plus curieux viendront ici pour écouter de la musique africaine." En 2014, le quintet, originaire d'Abidjan, rapprochait les continents avec leur banger « Tu es dans pain », du nom d'une expression locale. Un titre partagé sur les réseaux sociaux par Joke, Mokobé ou Ol Kainry avant d'être remixé par le marseillais Alonzo. À la fin de ces presque sept minutes de trap furieuse, le rappeur Elown lâchait "ce n'est pas parce que t'es ivoirien que ton compte Youtube a un problème de vue", manière de rappeler que le hip-hop du coin peinait encore à conquérir les foules. Deux ans plus tard, les temps ont changé, jure le groupe. « Depuis nos singles Tu es dans pain et Ça gâte cœur, le rap d'ici utilise désormais des concepts purement ivoiriens. Cela fait plaisir de voir tous ces rappeurs à qui on a redonné de l'espoir, qu'on a réveillé. » En attendant la relève en Côte d'Ivoire, mais aussi le premier album de MHD, prévu pour mi-avril, force est de constater que l'Afrique ne cesse d'intriguer. En France, mais aussi aux États-Unis, où les oreilles se tournent vers l'extrémité sud du continent. En témoigne le morceau joué par Kendrick Lamar le 7 janvier 2016 lors du Tonight Show de Jimmy Fallon, où le rappeur californien ne cite plus le nom de sa ville de Compton mais répète comme un mantra celle de la cité-mère d'Afrique du Sud : « Cape Town, Cape Town, Cape Town, Cape Town Cape Town, Cape Town, Cape Town ».