Music par Simon Clair 10.03.2016

Flatbush zombies : les revenants qui veulent manger la grosse pomme

Flatbush zombies : les revenants qui veulent manger la grosse pomme

Il aura fallu attendre 6 ans pour que Flatbush Zombies se décide enfin à sortir ce premier album au titre illuminé, 3001 : A Laced Odyssey. Que s’est-il passé entre temps ? L’invasion discrète des rues de New York en meutes adolescentes.

The Red Bull Music Academy New York Departure Lounge

Nous sommes le 30 mai 2014 et sur la scène de la grande halle de la Villette à Paris, le rappeur Pusha T est visiblement en difficulté. D’un air un peu empâté, il tente de réveiller le public par un medley de ses meilleurs featurings, comme pour rappeler à tous qu’il a déjà croisé le micro avec Kanye West, ASAP Rocky, Rick Ross, Kendrick Lamar et à peu prêt tout le gratin du rap US. Pourtant, face à tant de dévouement sans réponse, le malaise fini par s’installer devant cet éternel sideman et le public commence à massivement quitter la salle. « C’est à croire que les gens s’en battent les couilles de Pusha T » explique avec surprise un fan barbu à la sortie du concert. Un comble quand on sait que quelques minutes plus tôt, c’est une salle pleine à craquer qui explosait de fureur et hurlait à tout rompre devant la première partie : Flatbush Zombies. Pourtant, à peine terminé ce show endiablé, le groupe des trois new-yorkais Meechy Darko, Zombie Juice et Erick « The Architect » Elliott repartait se planquer discrètement dans les tréfonds du web, laissant entendre que New York a trouvé sa relève mais qu’il faut pour le moment attendre que la tempête se lève.

Back Hippy

Car il est vrai que si les Flatbush Zombies se sont formés il y a déjà 6 ans, la production discographique du groupe s’est pour l’instant limitée à des mixtapes (D.R.U.G.S en 2012 et Better Off Dead en 2013), des projets annexes (l’EP Clockwork Indigo avec les Underachievers) et des apparitions ponctuelles en featurings avec les gloires locales. Avec la sortie ce 11 mars d’un premier album baptisé 3001 : A Laced Odyssey, les zombies de Flatbush comptent donc répandre leurs mantras hallucinés bien au delà de New York. D’autant plus qu’à l’heure du rap biberonné à internet, leur musique n’a plus grand chose à voir avec les guerres de territoires et les terroirs régionaux. Car ici, si les flows nets et précis sont bien ceux du boom bap local, l’esthétique générale puise quant à elle davantage du côté de la côte ouest. Délires psychédéliques, spiritualité new age et rimes sous acides, les trois lascars de Flatbush Zombies pourraient presque passer pour une bande de hippies ayant décidé de rapper Les Portes de la perception d’Aldous Huxley.
Mais que Google Maps se rassure, Meechy Darko, Zombie Juice et Erick « The Architect » Elliott restent avant tout des purs produits de New York. Car du Wu-Tang aux Diplomats en passant par les Native Tongues, le rap de New York a toujours fonctionné par logique de crew. Et dans le sillage de Flatbush Zombies, c’est toute une nouvelle vague du rap local qui semble émerger depuis quelques années, planquée derrière les appellations du « mouvement indigo », du « New New York » et surtout de la « Beast Coast. »

Brooklyn We Go Hard

Concrètement, le mouvement Beast Coast pourrait être assimilé aux petits frères de l’ASAP Mob. C’est d’ailleurs sur le morceau « Bath Salts » de la bande d’ASAP Rocky que l’on découvrait pour la première fois il y a trois ans les flows névrosés des membres de Flatbush Zombies. Plus jeune, plus bariolée et plus éclectique musicalement, cette génération de jeunes rappeurs majoritairement localisés dans le quartier de Flatbush à Brooklyn s’est éclatée en une flopée de groupes souvent passionnants et surtout viscéralement liés par un événement tragique : la mort du rappeur Capital Steez. Fondateur essentiel du mouvement, ce dernier était l’un des touts premiers à introduire les éléments de spiritualité mystique dans laquelle ont largement puisé les Flatbush Zombies. Le 24 décembre 2012, à seulement 19 ans, Capital Steez se suicidait en sautant du toit d’un building de Manhattan, laissant derrière lui un crew de potes abasourdis mais déterminés à honorer sa mémoire en poursuivant ce qu’il avait entamé avec Beast Coast.
Difficile de savoir pour autant si on tient là les sauveteurs de New York. Mais avec the Underachievers, le collectif Pro Era de Joey Badass, les inclassables Phony Ppl et bien évidemment Flatbush Zombies, c’est en tout cas une relève décomplexée qui s’instaure peu à peu à l’ombre des gratte-ciels. De quoi donner une nouvelle jeunesse à une ville qui depuis quelques années vit un peu sur la nostalgie de son âge d’or et se fatigue à proclamer des nouveaux messies en lesquels elle ne croit même pas (on se souvient des naufrages Papoose ou Saigon). Et surtout, comment ne pas se réjouir à l’idée d’imaginer New York ressuscitée par des zombies hallucinés ?