Music par Grégoire Belhoste 09.03.2016

La Miami Bass : aux origines du rap salace

La Miami Bass : aux origines du rap salace

Furieux, dansant et porté sur la chose. Il y a près de 30 ans sortait le premier album du groupe rap 2 Live Crew, soit le coup d’envoi d’une décennie rythmée par le groove salace de la Miami Bass. Retour sur une musique aguicheuse, en avance sur son temps.

Quatre jeunes hommes, la tête haute. Trois portent le teddy vert des Hurricanes, l’équipe de football américain de Miami. Le dernier est accoudé au volant d’un 4×4 rutilant. Au-dessus de ce quatuor de lascars, un titre en lettres bleus et rouge : « The 2 Live Crew is what we are ». Comparée à l’artwork de leur troisième album -une brochette de paires de fesses rebondies sur une plage de sable fin- la pochette du premier effort du groupe phare de Miami, paru à l’été 1986, fait presque figure de modèle de sobriété. Le contenu, pourtant, est explosif. Huit titres dopés aux infra-basses, entrecoupés par des râles de plaisir ou par les vannes graveleuses du comique Dolemite, rehaussés par des paroles osées, à la manière du « just nibble on my dick like a rat does cheese » proféré par Fresh Kid Ice sur le morceau « We Want Some Pussy ». Rien d’étonnant, donc, si l’album défraie la chronique après avoir été certifié disque d’or. Entre autres histoires, on raconte qu’un disquaire de Floride aurait été poursuivi en justice pour avoir vendu la galette à une jeune fille de 14 ans. Mais là encore, face au scandale survenu quelques années plus tard pour la sortie du troisième projet de la formation, la controverse paraît fade. En 1990, un avocat zélé mena la fronde contre le 2 Live Crew, à tel point que l’oeuvre du groupe fut déclarée « obscène » par un juge fédéral. Deux ans plus tard, le jugement était annulé. Preuve que le disque incriminé portait bien son nom : As Nasty As They Wanna Be.

Une excroissance du hip-hop new-yorkais

« Est-ce que le rap est respectable ? Est-ce qu’il peut tout dire ? Il y a eu un débat sur le sujet aux États-Unis au début des années 1990, remet Sylvain Bertot, critique musical derrière le livre somme Rap, Hip-Hop : Trente années en 150 albums de Kurtis Blow à Odd Future. Il s’avère que le 2 Live Crew était au coeur de ces questions, comme le reste du hip-hop de Miami ». Car derrière les démêlés judiciaires du groupe se profile le succès d’un sous-genre apparu en Floride dans la seconde moitié des années 80 : la Miami Bass. « Une excroissance du hip-hop new-yorkais, explique Sylvain Bertot avec le recul. Ce courant a repris ce que New York avait cessé de produire : l’électro-rap. C’est à dire une musique très électronique, influencée par Kraftwerk et jouée notamment par Afrika Bambaataa. Alors que la scène de New York a évolué vers un « rap à message », la Floride a continué sur cette lancée, avec en prime l’influence caribéenne et tout un vocabulaire pornographique ».

En Floride : « l’influence caribéenne et tout un vocabulaire pornographique »

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Avant de fasciner la jeunesse américaine désireuse de s’encanailler, la Miami Bass est née dans les clubs, strip-clubs et autres sound-systems de la station balnéaire qui ne dort jamais. « C’est la culture DJ floridienne qui est à l’origine de ce mouvement électronique hip-hop, une impulsion colossale qui va influencer les DJ’s des différents pôles sudistes du rap tels Atlanta, Memphis et Houston, resitue Jean-Pierre Labarthe, co-auteur de Gangsta Gumbo, une anthologie du rap sudiste. Les premières stars régionales sont bien les DJ : DJ Fury, DJ Magic Mike, originaires d’Orlando, ou Sam Ferguson de Triple M DJ’s. La particularité du genre, c’est de faire danser les gens dans les block parties, dans les clubs ou de faire s’agiter en cadence le fessier des bayadères dans les strip-clubs. Le beat imprime la vitesse à laquelle le danseur évolue, la basse dicte par contre les mille et une façons de se mouvoir. L’art de concocter une ligne de basse de première bourre est donc primordial dans ce genre d’exercice.» Autre particularité du genre : l’utilisation massive de la cultissime boîte à rythmes Roland TR-808, pourvoyeuse de kicks aussi furieux que bizarroïdes.

Diplo likes this

Durant près d’une dizaine d’années, ce rap classé X a déniaisé le hip-hop américain. Jusqu’à ce que d’autres villes du Sud prennent la relève et créent d’autres courants au milieu des années 1990. La Nouvelle-Orléans et Atlanta, mais aussi Houston, première ville du Texas. « La Miami Bass a influencé la screw music ( genre lancé par le Texan DJ Screw et caractérisé par un ralentissement du tempo, ndlr), à partir du moment où les DJ floridiens ont eu l’idée saugrenue de ralentir les tempos pour obtenir une extensibilité très avant-gardiste de la basse. Le côté extatique et truculent de la hyphy music de Bay Area, à Oakland, initiée par Mac Dre, E-40 ou Mista F.A.B. doit autant à la crunk de Memphis qu’à la Miami Bass », explique Jean-Pierre Labarthe, avant d’ajouter qu’« une grande partie du rap actuel et de la culture de clubs dans son ensemble ne serait rien sans cette révolution autant culturelle que sonore».

« plus dansant et synthétique que le rap de New York »

Parmi les héritiers du genre, le producteur star Diplo, ayant passé son adolescence à Miami, n’a jamais caché son attrait pour la pulsation démentiel du hip-hop local. Surtout, cette branche libidineuse et un brin décérébré du rap américain, dont le plus fier représentant reste le 2 Live Crew, a peut-être dévergondé tout le reste du pays. « Quand on écoute le hip-hop actuel, on constate que les albums sont dans l’ensemble plus dansants et plus synthétiques que le rap ‘canal historique’ de New York. Pareil pour les paroles, souvent plus explicites. Tout ça c’est la marque du 2 Live Crew, pose Sylvain Bertot en dressant le bilan des 30 années écoulées. Comme quoi, ce groupe a été extrêmement précurseur. Quelque part, ils ont beaucoup plus annoncé le rap d’aujourd’hui que ceux qui sévissaient alors à New York ou en Californie ».

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