Music par Benjamin Cerulli 26.03.2016

Costaud, en forme et intelligent : profession videur

Costaud, en forme et intelligent : profession videur

On vous emmène souvent voir ce qui se passe à l’intérieur des clubs ou des salles de concert, mais aujourd’hui on a décidé de rester à l’extérieur, avec les gros bras qui gardent la porte. Qui sont-ils ? Qui les emploie ? Comment sont-ils formés ?

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Sven Marquardt, le célebrissime obstacle humain du Berghain à Berlin.

Dans l’esprit collectif, ils sont les gros bras, ceux qui ont les pleins pouvoirs quant à la manière dont vous passerez le reste de votre soirée. Une profession pas forcément adorée, voire même souvent mal aimée, celle de videur. Videur ? En fait le terme le plus souvent employé dans la bouche de chacun n’est pas tout à fait exact, il est à nuancer comme nous l’explique Jérémy, directeur de Spartiate, entreprise de sécurité créée en 2012, et homme de terrain entre autres sur le Weather Festival, We Love Green, le Glazart, plusieurs boîtes de nuits parisiennes ou encore pour le groupe NRJ : « un agent de sécurité, c’est un salarié qui bosse dans la sécurité, que ça concerne le gardiennage (immeubles, magasins, centres commerciaux, sièges sociaux, ndlr) ou l’événementiel ; on peut tous s’appeler agent de sécurité. Le terme portier c’est pour les discothèques et les clubs, là il y a deux gardes, un videur et un portier. Le portier est à la porte et le videur à l’intérieur, il surveille que tout se passe bien ». Pour Philippe, directeur de Patrol, entreprise déjà vieille de 27 ans qui gère une centaine d’agents de sécurité entre autres pour le Trabendo, le Zénith de Paris ou la Gaîté Lyrique, l’appellation est « un peu vieille » : « c’est un terme qui date de plusieurs années, quand le poste consistait uniquement à faire le tri et à “vider”. On l’employait surtout avant que la profession ne soit bouleversée par différents textes de loi ». Des lois visant à encadrer une profession alimentant parfois la boîte à faits divers, par le biais d’une formation dispensée par des centres agréés par le ministère de l’Intérieur, à l’issue de laquelle un diplôme est délivré au postulant, diplôme désormais indispensable pour pouvoir exercer.

« À l’époque le seul critère c’était le tour de bras, aujourd’hui ce n’est pas tout à fait ça »

« Il y a un premier palier à franchir pour les postulants » détaille Philippe, « c’est d’avoir fait une formation à l’issue de laquelle on lui délivre une carte professionnelle et un certificat de qualification professionnelle. C’est un tronc commun qu’on n’avait pas avant, du temps des videurs, à l’époque le seul critère c’était le tour de bras, aujourd’hui ce n’est pas tout à fait ça. Le deuxième palier se fait en interne pour les entreprises comme nous, celles spécialisées dans l’événementiel : on a une formation spécifique pour l’évènementiel, qui forme davantage au dialogue ». Une spécialisation au dialogue, mais aussi à tout un panel de réglementations comme le flagrant délit, la légitime défense ou le droit d’entrave, mais aussi les autorisations de port d’armes délivrées uniquement dans le cadre d’arrêtés préfectoraux, une spécialisation que l’on retrouve aussi du côté de Spartiate. Jérémy a 31 ans, il est arrivé dans le métier un peu par hasard après avoir arrêté l’école à l’âge de 17 ans. On est venu le chercher, il s’est dit pourquoi pas. Depuis il a « roulé [sa] bosse » et a même réalisé son rêve de gosse en ouvrant sa propre boîte, il gère aujourd’hui une soixantaine de salariés. Du coup, il a aussi connu ces deux époques et s’est adapté à la mutation : « le souci, c’est que dans la tête des gens, il y a quinze ans en arrière, les gros bras qui étaient aux portes des discothèques réglaient les problèmes avec une tarte dans la gueule. Mon objectif était de conserver cette idée de gros bras, cet aspect physique, mais tout en y ajoutant une formation plus poussée, plus stricte. D’où le nom de “Spartiate”, ce n’est pas anodin, ça va avec la mentalité et la philosophie qu’on veut amener sur notre prestation de service : les agents sont comme des soldats, costauds, en forme et intelligents ». Les agents de Jérémy font en moyenne 2 mètres, le plus grand pointe à 2 mètres 17.

Les trois « D » : dissuader, désamorcer et dialoguer

Trois termes réapparaîtront souvent au cours de notre étude : dissuader, désamorcer et dialoguer. Pour le premier verbe, dissuader, les mensurations susmentionnées sont un bon plaidoyer : un mec de 2 mètres posté à l’entrée, c’est un peu le même principe que pour les superpuissances mondiales avec l’arme atomique, ce n’est pas destiné à s’en servir, mais plutôt à gonfler les muscles, à montrer ce dont on est capable : « on a besoin de mecs qui ont un physique, mais qui savent aussi ne pas s’en servir » résume Arnaud, directeur du Glazart dans le XIXe arrondissement parisien, « ce qu’on recherche avant tout c’est une intelligence de travail, une efficacité. On n’a pas besoin de videur qui démonte tout ce qui bouge, on a surtout besoin de personnes qui soient capables de désamorcer un problème puisque de toute façon on ne sera jamais assez nombreux ». Et chacun s’accorde à dire que le meilleur moyen de désamorcer un conflit reste le dialogue plutôt que les torgnoles : « on forme les agents à faire un refus. On essaye toujours de dialoguer, d’expliquer, d’éconduire une personne non plus forcément de manière manu militari comme ce fut pendant un temps une pratique régulière. On essaye de le faire d’une manière plus pédagogue, en expliquant le pourquoi du comment pour que ça ne se passe pas trop mal » explique Philippe, alors que Jérémy soulève un point plus juridique : « il ne faut pas oublier que tous les agents ont une épée de Damoclès au-dessus de la tête : la première condition pour travailler dans la sécurité est d’avoir un casier judiciaire vierge. Ça veut dire que si on porte plainte contre un agent pour coups ou violence et que la plainte aboutit à un jugement défavorable, l’agent en question ne pourra plus travailler dans la sécurité. On a donc tout intérêt à ne pas être agressif. Généralement, quand ça commence à chauffer, les agents de sécurité ont plus peur que les mecs qui sont en face, ça se ressent tout de suite. Et puis cela veut aussi dire qu’on ne gère pas la situation comme il faut vis-à-vis de notre client ».

Voitures bélier et expéditions punitives

Et puis il y a les « relous ». Les « relous », Jérémy dit en croiser tous les soirs, de manière « systématique ». Mais face à ces personnes qui se sont un peu trop amusées au cours de leur soirée, tout est dans le sang froid, dans le contrôle de la situation par le calme et le dialogue, comme le souligne Jérémy : « il faut être un peu pédagogue, parler calmement, ne pas monter le ton, il faut toujours justifier : si tu dis seulement “non” à un type sans explication, il part au conflit, alors que si tu lui dis “non parce que”, on a plus de chance qu’il comprenne la raison ». Les relous, on en croise peut-être de manière encore plus systématique quand il s’agit de clubs ou de boîtes de nuits, lieux où les comportements tendent davantage vers l’excès comme l’explique Matar, agent de sécurité depuis douze ans, aujourd’hui salarié de Patrol : « ce ne sont pas les mêmes publics, ce n’est pas pareil. On ne s’amuse pas de la même façon, en général ceux qui viennent en concert “savent sortir”, ce qui n’est pas toujours le cas du public qu’on peut trouver en boîte de nuit ». Des comportements qui peuvent parfois pousser à des débordements plus graves précise Philippe : « c’est un métier à risque, je peux d’ailleurs faire un éventail de ce que j’ai pu rencontrer au cours de ma carrière : il m’est arrivé que des gens foncent sur l’entrée de la boîte de nuit avec une voiture, qu’ils reviennent en expédition punitive à la fermeture de la boîte pour s’en prendre au personnel de sécurité ou pour tirer sur la porte avec des armes à feu ».

Une notion de risque qui a pris une définition peut-être encore plus lourde depuis les attentats de novembre 2015 à Paris. Outre le fait de se sentir « en première ligne » comme l’explique Matar en faisant référence au Bataclan, le 13 novembre a changé une méthode de travail : « quand on est en poste on est plus attentifs, avant on ne prêtait pas forcément attention aux voitures qui passaient, on regardait juste la rue et ce qui arrivait vers nous, ça a aussi changé notre manière de travailler sur les fouilles par exemple ; je me suis rendu compte qu’il y a beaucoup plus de clients plus exigeants, alors qu’avant ça se faisait surtout parce que la loi l’exigeait. Aujourd’hui on nous demande même parfois des détecteurs de métaux ; j’ai des clients comme NRJ qui au lendemain des attentats nous ont demandé de mettre des gilets pare-balles » explique Jérémy, même s’il n’y a pas forcément eu de révolution en la matière. « La seule révolution nous précise Arnaud du Glazart, elle est surtout au niveau de la coopération des gens : aujourd’hui ils te remercient quand tu leur demandes de vider leur sac alors qu’avant on allait parfois jusqu’à te traiter de nazi ».