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John Carpenter : le maître de l’horreur est un pionnier de la musique électronique

John Carpenter : le maître de l’horreur est un pionnier de la musique électronique

Après avoir régné en maître sur le cinéma d’horreur pendant près de 40 ans, John Carpenter, réalisateur à qui l’on doit Halloween, The Thing ou encore New York 1997, semble se tourner définitivement vers la musique, lui qui a composé la quasi-totalité des bandes originales de ses films. En avril, sort Lost Theme II, suite d’un premier album paru il y a tout juste un an. Dans la foulée, l’Américain de 68 ans se paye une deuxième jeunesse en annonçant une tournée. Retour sur une carrière à la bande-son impeccable.

Le 2 juin prochain, l’émotion sera palpable sur l’immense scène du Primavera Sound Festival à Barcelone pour les aficionados de musique électronique. Il aura fallu attendre une vingtaine de films, presque autant de bandes-son et deux albums composés par ses soins pour voir John Carpenter interpréter, en live, sa propre musique. Et il aurait eu tort de s’en priver, tant l’annonce de sa tournée fait déjà figure d’événement historique. S’il n’est pas présenté comme la tête d’affiche à Barcelone, John Carpenter tiendra toutefois une place de choix parmi les artistes de la nouvelle génération qui lui doivent beaucoup. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Considéré comme pionnier, icône ou génie de l’image et du son, John Carpenter n’est pas du genre à fanfaronner.

« Je suis un musicien modeste »

Une boîte à rythmes, trois notes de piano et un synthétiseur en guise de basse cristallisent l’esthétique malsaine de John Carpenter, qui, à l’instar d’Hitchcock, suggère sans réellement montrer. Dès 1974, ce minimalisme est déjà au menu de la bande-son de son premier long métrage, Dark Star, qui est en réalité la version longue de son film de fin d’études qu’il avait présenté à l’USC, école de cinéma de Californie réputée. Bien loin de l’atmosphère anxiogène et singulière de son œuvre, Carpenter est à l'époque aux balbutiements et apprend les ficelles du métier en bricolant artisanalement la bande originale par manque de moyen ; seulement 60 000 dollars de budget sont alloués au film. Mais le réalisateur refuse de se voir comme un compositeur à part entière.

Dans un entretien accordé au Hollywood Reporter en octobre 2015, il se montre modeste à propos de la bande originale d’Halloween (1978), le film d’horreur qui lui a permis d’être reconnu à l’internationale : « Je suis un musicien modeste. Mon père m’a enseigné le rythme 5/4 au bongo et j’en ai reçu un à Noël. Je devais avoir 13 ou 14 ans. Et il m’a enseigné ce rythme : BA ba pa BA ba pa BA pa BA ba pa. Donc, j’ai utilisé ce rythme, et j’ai ajouté des octaves au piano, et je suis arrivé avec ça (…). Je suis juste un mec qui a un job à accomplir. Dans le cas d’Halloween, je devais mettre du son sur un film. Et j’avais trois jours pour le faire (...). J’ai dû tout prendre en charge, car on ne pouvait pas se permettre d’embaucher un compositeur et un orchestre. C’était une façon de bien sonner malgré des ressources limitées. »

HIGHEST RES GEN USE Credit Kyle Cassidy

Des méthodes quelque peu artisanales qui font mouche. John Carpenter s’impose à Hollywood dans le cinéma d’épouvante et récolte 47 milliards de dollars au box-office, faisant d’Halloween l’un des films les plus rentables de l’histoire. Avec ce chef-d’œuvre salué par la critique, John Carpenter a énormément contribué à l’évolution du « slasher », sous genre du film d’horreur à qui il a donné ses titres de noblesse. Outre le masque effrayant inspiré par le Captain Kirk, héros de la série Star Trek, que porte Michael Myers, personnage central d’Halloween, c’est le thème de la bande-son que d’autres vont retenir plusieurs décennies plus tard.

Un large champ d’influence

L’influence de John Carpenter sur la production artistique contemporaine est difficilement quantifiable, tant l’homme a fait naître des vocations et révolutionné multitudes de disciplines, du cinéma d’horreur en passant par la science-fiction, le jeu vidéo et la musique électronique. Près de quarante années d’une œuvre qui a inspiré artistes et créateurs parfois jusqu’à l’excès et, disons-le clairement, le plagiat. Luc Besson en a récemment fait les frais. Sa société de production Europacorp a été condamnée en 2012 pour la trop forte ressemblance de Lock Out avec New York 1997. Le réalisateur de jeux vidéos Hidéo Kojima a quant à lui eu le privilège d'avoir l'aval discret de Carpenter pour sa série hommage Métal Gear Solid, dont le héros principal, Solid Snake, emprunte sans se cacher au Snake Plissken de New York 1997.

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C’est un fait, John Carpenter est une mine d’or, exploitée (ou pillée) par de nombreux artistes à succès. Mais quand certains franchissent la ligne rouge, d’autres assument sans ambiguïté. C’est le cas de target="_blank">Carpenter Brut, groupe electro qui puise l’essence de l’œuvre de John jusque dans ses clips, ou de Zombie Zombie qui édita un EP fameux intitulé Zombie Zombie Plays John Carpenter. Les Daft Punk lui doivent également beaucoup. L’hommage est d'ailleurs encore plus palpable dans la bande originale de Tron : Legacy, réalisé par le mythique duo français. De même pour Kavinsky et son « Nightcall » analogique qui transpire les nuits californiennes des années 1980.

Les Versaillais de Air ont réédité sur leur label Astralwerks la bande originale du film d’action Assaut (1976) de John Carpenter. Afrika Bambaataa avait déjà remixé le thème principal sur l’album Beware (The Funk Is Everywhere) en 1986. Aussi peut-on voir une référence à Christine (1983) dans le Rubber de Quentin Dupieux : personnification d’un objet de consommation, la voiture comme la roue, à des fins meurtrières et surréalistes. Des hommages qui ont aussi permis de sortir du placard, des années plus tard, des films considérés comme des échecs lors de leur sortie. En témoigne The Thing (1982), adapté en jeu vidéo en 2002 et cité maintes fois par Quentin Tarantino.

Alors lorsqu’il annonce le 1er février dernier qu’une suite sera donnée à son album Lost theme (2015), dévoilant un premier titre intitulé « Distant Dream » et ajoutant une tournée mondiale au succès certain, John Carpenter réalise le fantasme de deux générations de fans : ceux qui ont grandi avec ses films et ceux qui, plus tard, sont allés traquer ses pépites auditives sur la toile. Un bémol, seulement quelques dates européennes sont pour le moment avancées : le 2 juin au Primavera à Barcelone, le 6 juillet à Neuchâtel (oui oui), le 28 et 29 octobre à Manchester et le 31 octobre à Londres, un soir d’Halloween où les masques de Michael Myers devraient se livrer une rude compétition. La boucle est bouclée.

Crédit photo : © Kyle Cassidy