Music par Kerill Mc Closkey 08.03.2016

30 Hours en bagnole et un Kanye West en roue libre

À l’image du ramdam médiatique précédant The Life Of Pablo, le septième album de Kanye West est un sacré bordel. Et à l’inverse des précédentes œuvres du prodige de Chicago, le dernier venu ne présente pas de vision sonique nouvelle et cohérente. Trop rapidement considéré comme bâclé, il suffit en fait de quelques écoutes minutieuses pour comprendre l’unité cette fois-ci narrative qui lie les morceaux entre eux, celui du journal d’un éternel insatisfait. Kanye nous avait pourtant prévenu en partageant une première tracklist découpée en trois actes. Puis en l’intitulant The Life Of Pablo. Lequel ? Lequel ? Lequel ? Mais Kanye West tout simplement. Voici La Vie de Pablo West, racontée en quatre actes et quinze chapitres.

 

Acte III : Only One

Chapitre 4 : « Silver Surfer Intermission / 30 Hours »

 

Un iPhone sonne. « C’est Gabe qui appelle / Yo Gabe, je suis juste en train de faire un morceau d’impro là ». Oui, Kanye West est au téléphone, à l’aise, sur « 30 Hours ». Pareil pour « Silver Surfer Intermission », petit interlude en forme de discussion téléphonique entre la star et Max B, rappeur de Harlem actuellement en prison pour vol à main armé, kidnapping et homicide volontaire. Beaucoup ont questionné l’intérêt de ces deux passages, c’est vrai pas très dynamiques. Sauf qu’encore une fois, les défauts de The Life Of Pablo servent son histoire, servent le tout.

Entendre Kanye West sur son portable donne l’impression d’être avec lui, en direct, sans filtre. Or, dans la continuité de « FML », « Real Friends » et « Wolves », ce Kanye qu’on aperçoit est toujours bien seul. Il est une immense célébrité, mais il ne parle qu’à un taulard un peu fou, comme s’il n’avait personne d’autre à côté. Puis il est tout seul en studio, à simplement faire joujou avec ses machines. En réfléchissant deux secondes, l’image de cette superpuissance culturelle recluse comme une taupe dégage une sacrée tristesse.

kanyecar

Posé en toute quiétude sur son fauteuil, Kanye West se rappelle d’une relation amoureuse passée (probablement avec Sumeke Rainey, sa copine des débuts), quand il devait conduire 30 heures entre Chicago et Saint-Louis, pour juste finir cocu. Un relation exténuante donc qu’il compare à son mariage actuel, isolé et apaisé : « Je me réveille, que du végétal pas d’œufs / Je pars à la salle de sport, que le torse pas les jambes / Ouaip, puis je me fais un smoothie / Ouip, puis moi et la p’tite femme on se fait un film ». Le vieux Kanye West se moque gentiment de ses aventures passées, mais une certaine nostalgie est également palpable. La précédente fille était fatigante certes, mais au moins il se passait des choses à raconter. Il s’imaginait conduire 30 heures pour tabasser des gars à la sortie de l’école. Là, la vie décrite avec Kim est presque trop normale. Le rappeur doit retrouver un peu d’excitation dans le cocon qu’il s’est crée avec sa famille proche.

La seconde moitié de « 30 Hours » donne d’ailleurs une première indication de ce qui pourra le satisfaire. Au cours de celle-ci, Kanye West improvise un rap sans pression, sans aucune structure et où le quart des phrases n’est même pas abouti. Mais qu’est-ce qu’il prend son pied ! Il sait pas quoi dire, mais il enchaîne les « han, yeah » dans le tempo du beat. « Checkez ça, c’est le morceau bonus, c’est le bonus / Mes albums préférés ont juste des bons sons bonus comme ça ». Il est tout seul dans son studio, mais Kanye West a enfin retrouvé le sourire.

Le featuring qui fait la diff’ : Andre 3000

C’est l’histoire de Kanye West et d’un des plus grands rappeurs de tous les temps, la moitié de Outkast, Andre 3000. Ils sont en studio, et Kanye ne l’utilise que pour chanter très discrètement, en fond. C’est un gâchis total, mais il n’y a bien que Kanye West pour se le permettre.

Le sample qui fait la diff’ : Arthur Russell, « Answers Me »

Mort en 1992 dans le quasi anonymat, la notoriété du musicien expérimental Arthur Russell a rebondi dans les années 2000 grâce à plusieurs rééditions de son œuvre. Jusqu’à se faire sampler sur le plus gros album de 2016, The Life Of Pablo.

 

Le tweet qui fait la diff’

 

Encore plus de Kanye et de Pablo avec la suite de notre décryptage, demain sur Greenroom.fr.

Acte I, Chapitre 1 : Yeezus est mort, vive Yeezy : « Ultralight Beam » et l’humilité en face de Dieu

Acte I, Chapitre 2 : Sexe à l’eau de Javel et malédiction paternelle : « Father Stretch My Hands »

Acte II, Chapitre 1 : Rien à faire du Kenya, Kanye est beau et « Famous »

Acte II, Chapitre 2 : « Feedback » du ghetto, « Feedback » à l’égo

Acte II, Chapitre 3 : Kanye est si classe qu’il s’admire au ralenti sur « Highlights »

Acte II, Chapitre 4 : Sur « Freestyle 4 », Kanye embrasse ses fantaisies sombres et détraquées

Acte II, Chapitre 5 : Kanye Loves Kanye Loves Kanye Loves Kanye Loves Kanye

Acte II, Chapitre 6 : Sur les bonnes vagues de Kanye

Acte III, Chapitre 1 : Tout n’est pas si facile pour Kanye

Acte III, Chapitre 2 : Où est passée la sextape de Kim et Kanye ?

Acte III, Chapitre 3 : Wolves, le combat de Kanye à la loup

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Illustration d’Alix D’Anselme