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Le Tresor à Berlin : 25 ans de techno übercool

Le Tresor à Berlin : 25 ans de techno übercool

Le légendaire club berlinois Tresor célèbre en grande pompe ses vingt-cinq cette année. Au programme : une tournée dans toute l’Europe qui passera par Paris le 17 juin et la sortie d’une nouvelle compilation pour fêter l’évènement. Aussi mythique et prisé par les touristes et les locaux que le Berghain, le Tresor possède une histoire incroyable, post-chute du Mur, et il lui aura fallu affronter un bon nombre de péripéties avant de devenir le lieu légendaire qu’il est désormais.

1989. Le mur de Berlin vient de tomber et l’Allemagne de l’Est découvre avec stupeur l’existence d’une vie nocturne. Alors que les anciennes RFA et RDA apprennent à vivre ensemble, les autorités ne s’intéressent que bien peu à ce qui se passe sous leurs yeux. Un mouvement historique fort est pourtant en train d’émerger, et un nouveau son s’apprête à changer la face de la musique et de Berlin à tout jamais : celui de la techno de Detroit. Cet essor, Dimitri Hegemann, le fondateur du Tresor, va en profiter à sa manière. Copropriétaire du club UFO alors situé à Berlin-Ouest, ce dernier explore les terrains vagues de Berlin-Est dès la chute du Mur dans l’espoir d’y trouver un nouveau lieu d’expression. Hangars abandonnés, ruines industrielles… les années du mur ont laissé l’Allemagne de l’Est en friche, et tout semble possible.

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Dimitri découvre alors la salle des coffres d’un des plus grands magasins d’Europe, totalement laissé à l’abandon au milieu du quartier de Potsdamer Platz, un no-man’s land complet à l'époque. Instantanément germe en lui l’idée de faire quelque chose de cet endroit ; idée qu’il terminera de concrétiser le 13 mars 1991, jour de l’ouverture du Tresor. « Sans la chute du mur, le Tresor n’aurait jamais existé. Quand je suis entré pour la première fois dans le sous-sol, j’ai tout de suite su que cet espace était vraiment spécial. » se rappelle Dimitri.

Le premier lieu de la réunification

Le Tresor acquiert rapidement le statut privilégié de « lieu de naissance », et par la même occasion de « maison-mère » de la techno à Berlin. Hegemann se souvient très bien de l’engouement autour de ce nouveau lieu populaire, et de la sensation que tout semblait possible, qu’importe de quel côté du mur les jeunes Allemands aficionados de la techno avaient grandit avant 1989. « Certains disent que grâce aux stroboscopes et à la fumée à l’intérieur de la salle des coffres, le Tresor a été le premier lieu où une réelle réunification entre les deux parties de l’Allemagne a eu lieu, car à l’intérieur, il était impossible de savoir d’où vous veniez ».

"Berlin Detroit: A Techno Alliance"

Un nouveau monde s’ouvre alors. Le Tresor devient the place to be et la maison accueille en quelques mois les plus grands producteurs de Detroit : Juan Atkins, Jeff Mills et Underground Resistance, Blake Baxter, Robert Hood, Kevin Saunderson, DJ Rolando et Kenny Larkin… Le lien est si fort qu'une compilation intitulé Tresor II Berlin Detroit : A Techno Alliance voit le jour dés 1993, et tous se bousculent au portillon aux côtés d’autres DJs venus du monde entier - Cristian Vogel, Sven Vath, Joey Beltram, Neil Landstrumm, Dave Tarrida, Josh Wink.

À l’intérieur, perdition de soi et perte des sens priment par-dessus tout et cela tient beaucoup à l’installation même du lieu : cadre industriel, décoration épurée au maximum, plafonds bas, obscurité quasi totale traversée de stroboscopes multicolores. Ajoutée à cela l’explosion de la consommation d’ecstasy ; l’équation est parfaite pour cette faune disparate qui vient danser des heures durant sans même voir la lumière du jour. Le Tresor devient la plaque tournante de la scène berlinoise, de la scène allemande de manière plus générale, et surtout de la scène de Detroit ; c’est la quintessence du genre.

De cet amour de la nuit, de la fête et de la techno, le fondateur aux cheveux blanchis par le temps en tire également un second projet avec la création du label Tresor Records en septembre 1991 qui bénéficie très rapidement d’une réputation bien assise. Aussi, les plus grandes légendes de la techno d’hier et d’aujourd’hui s’y retrouvent-elles rapidement signées. On y repère ainsi les sorties de Jeff Mills et d’Underground Resistance, de Juan Atkins, de Surgeon, de Blake Baxter, de Daniel Bell, ou encore de Robert Hood.

400 policiers en uniformes de combat

Evidemment, tout n'est pas resté facile avec les autorités bien longtemps, et à l’instar de nombreux clubs de la capitale allemande, la direction du Tresor a dû faire face à des difficultés. Le jour de la réouverture du club en 2003 après un petit temps de pause, plus de 400 policiers en uniformes de combat entrent dans le Tresor et y trouvent des mineurs. Le lendemain, le journal de Berlin affiche en Une la photo des adolescents, sous-titrée “Est-ce que votre fille se trouve parmi eux ?”. En 2005, nouveau coup dur : la mairie refuse de prolonger le bail de la salle des coffres – qui était jusqu’alors déclaré comme étant une simple galerie d’art - et Dimitri Hegemann est forcé de trouver un nouveau lieu rapidement. Après deux ans d’attente, le club réouvre enfin ses portes au mois de mai dans un immense complexe de béton, le Kraftwerk Berlin sur Köpenicker Straße, dans le quartier animé de Mitte et à deux pas d’un club à la réputation sulfureuse : le KitKat Club. Cette décision, Hegemann l’a encore en travers de la gorge : « Je continue à croire que la décision prise par la ville de Berlin en 2005 de ne pas nous soutenir était une énorme erreur. Ils devraient réaliser que la plupart des étrangers viennent ici pour vivre la vie nocturne berlinoise, et pas seulement faire du shopping».

tresor-birthday-©-camille-blake-7Le Tresor en 2014 - photo Camille Blake

Taxes, charges et gentrification

Le succès du club ne se tarit pas et avec le temps le Tresor a su rester une destination prisée en proposant une programmation pas moins pointue qu'il y a vingt-cinq ans. Hegemann l’assure : le Tresor a gardé son essence underground originelle, bien que désormais 85% de ses ravers soient anglophones. En revanche, le propriétaire semble bien moins confiant en l’avenir que l’on pourrait le croire. En cause, la gentrification des quartiers qui fait exploser le prix des loyers, et les règles de plus en plus sévères qui ont forcé d’autres établissements de la nuit berlinoise à fermer définitivement – le Stattbad, le Neue Heimat, le Sisyphos durant quelques mois, et bien d’autres ont été épinglés pour manquements juridiques et de sécurité. Il explique : « L’époque où personne ne contrôlait les clubs et où vous pouviez faire ce que vous vouliez est révolue depuis 1995. Désormais, il y a un grand nombre de règles, de taxes, de charges, de frais qui rendent les choses plus difficiles pour un club. La ville et les autorités locales nous laissent en vie, mais ils doivent se rendre compte de la valeur de la vie nocturne sur l’économie. La techno a changé Berlin d’une manière positive – culturellement et économiquement. Heureusement, il n’y a toujours pas de couvre-feu à Berlin depuis 1949 (les clubs peuvent rester ouverts 24h/24 s’ils le souhaitent NDLR). Ce qui rend notre ville si belle, c’est la beauté magique de la vie nocturne.” On ne saurait le contredire.