Music par Patrick Thevenin 07.03.2016

Ces pianistes qui aiment l’électro et qui font bien

Ces pianistes qui aiment l’électro et qui font bien

Francesco Tristano, Maxence Cyrin, Grandbrothers, Nils Frahm, Max Richter, Olafur Arnalds, Guillaume Flamen : tous ces noms résonnent dans la sphère techno, étalés sur les affiches des festivals techno, des clubs électro ou des salles de concert. Pourtant deux choses seulement les réunissent : leur amour de l’électro, et leur passion pour le piano, instrument à la fois historique, populaire et avant-gardiste, qu’ils dé-tournent, trafiquent, « préparent », augmentent, relient à de savants dispositifs électriques… Tour d’horizon de ces pianistes qui aiment l’électro qui le leur rend bien.

Maxence Cyrin, le relecteur romantique

Manuel-Xavier Bouchet

Formé au piano classique au conservatoire, cet iconoclaste qui passera par Radio Nova publie en 2005 chez F Communications (le label de Laurent Garnier) « Modern Rhapsodies ». Un album où il reprend, accompagné juste de son piano, des versions dépouillées, et très clair de lune, des grands classiques de la new-wave, de la house et de la techno. Le « Behind The Wheel » de Depeche Mode, le « Jaguar » d’Underground Resistance, le « LFO » de LFO, le « Unfinished Sympathy » de Massive Attack ou le « Around The World » de Daft Punk.

Tous tubes à qui il offre une relecture en forme de piano-remix tout en joignant deux mondes que tout semblait éloigner. Avec cet exercice dangereux — la reprise — Maxence Cyrin aurait pu tomber dans le piège du Richard Clayderman à la sauce « I want to move it, move it ». Mais il est plus malin, décalé et poète et ses reprises en disent plus que ce qu’elles sont censées raconter. Fort de plusieurs albums 100 % piano, en forme de covers pour certains (« Novo Piano II » qui vient de sortir) ou de compositions originales pour d’autres (« Nocturnes »), Maxence s’est désormais forgé une jolie place entre salles de concerts, clubs chics et défilés de mode pour Chanel ou Hermès… réhabilitant la posture du pianiste chic.

 

Nils Frahm, le chouchou de l’électro

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Berlinois, la petite trentaine, Nils Frahm s’est assuré rapidement une place de choix dans la scène électro par sa volonté de mélanger autant le piano que les synthés (le Juno 60 de Roland et le Moog Taurus) ou le piano électrique comme le Fender Rhodes. Formé au piano classique très tôt, mais élevé dans une famille de hippies qui lui ouvriront grand les oreilles aux musiques bizarres, Nils a commencé par le jazz et la musique contemporaine avant de sombrer, corps et âmes, dans la techno. « J’ai rapidement compris que je n’étais pas fait pour la perfection comme ces pianistes chinois qui se ressemblent tous. Je suis trop fainéant pour ça et je voulais jouer ma musique plus librement, créer mon propre son comme Thelonious Monk, qui jouait ce qu’il ressentait sur le moment » expliquait-il à Libération en 2013.

Avec une belle brochettes de disques dans son sac, tous portés par une idée initiale farfelue (« The Bells » a été enregistré dans une église, « Screws » rend compte d’une blessure au doigt et d’un pouce inutilisable, « Felt de nuit » utilise un piano construit pour faire le moins de bruit possible, « Spaces » est un redécoupage à la manière du dub jamaïcain de prises lives), et des collaborations avec la frange la plus intello de l’electronica comme Luke Abbott ou Chris Clark, Nils joue sur les textures et les matières, la répétition et les breaks, sans jamais tomber dans l’expérimental pur et dur. Au contraire, ses compositions restent toujours moelleuses et mélancoliques, entre micro-house et ambient, ce qui explique certainement son succès auprès d’un public large, très large, qui le voit performer autant sur la scène du vénérable Festival de Jazz de Montreux qu’au très pointu Villette Sonique.

 

Gonzales, l’homme qui jouait du piano debout et avec une main

DSC2698 2015 Alexandre Isard

Qui ne connaît pas Gonzales et son pseudo Chilly Gonzales ? Canadien d’origine — issu de la fine bande de déjantés Feist-Peaches-Mocky et adopté très tôt par la France — le pianiste classique de formation (et homme-orchestre électro à la Remy Bricka) a fait du piano sa marque de fabrique, mais à la sauce dadaïste, quitte à secouer l’instrument comme un fou par la queue. Autant inspiré par l’expérimentation d’un Erik Satie que par le côté populaire d’un Michel Berger, Gonzales s’amuse à lancer des battles musicale au piano où il s’agit d’improviser avec différents handicaps (comme jouer debout, sans la main gauche, en utilisant uniquement les touches blanches…). Quand il ne propose pas des masters class de piano (son livre-disque « Re-Introductions » explique de A à Z, tuto à l’appui, comment jouer de 24 mor-ceaux de sa composition), il réussit à battre le Guiness du plus long concert au piano en mai 2009, tenant éveillé derrière son clavier quelques 27 heures, 3 minutes et 44 secondes. Une philosophie de la déconnade maîtrisée, qui n’empêche pas Gonzales d’être un des pianistes les plus courus de la scène musicale. À preuve sa signature sur Phantasy — le label du producteur anglais Erol Alkan — où il a sorti des petits tubes irrésistibles de house-piano comme « You Can Dance » ou « Knight Moves », désormais véritables obligés des dancefloor. Et bien sûr, on ne parlera pas de sa participation à l’album le plus important de la décennie : le « Random Access Memories » des Daft Punk !

 

Max Richter, le plus moderne des classiques

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Pianiste de formation, musicien et compositeur Max Richter n’a lui jamais cessé d’établir des ponts entre la musique classique et une nouvelle manière de composer, affranchie des diktats du passé et dictée par l’électronique, au point qu’il tient à préciser qu’il est aussi remixeur et producteur. Le point de départ de cette habilité à mélanger deux mondes qui se sont longtemps ignorés remonte à 1996, quand Max est invité comme collaborateur sur l’album « Dead Cities » de Future Sound Of London, un duo anglais qui a posé les bases de l’ambient music version house nation dans les années 1990. Depuis, le pianiste n’a pas arrêté de l’écriture de musiques de films à celle de ballets, de la conception d’opéras à celle de saynètes pour des installations con-temporaines, de relectures de l’œuvre de Vivaldi à la composition de la bande originale de la série à succès d’HBO, The “Leftlovers”. Max Richter, autant influencé par Bach que le punk rock ou l’electronica, est caractéristique de cette nouvelle génération de musiciens issus du classique, mais qui refusent de se laisser enfermer dans une étiquette et des “manières de faire”. Une génération de musicien plus décontractée du bulbe qui composent ce qu’on nomme les modern classicals, à l’image de Max Richter capable de séduire autant les jeunes clubbers qui aiment sa science minimale du rythme que les habitués des salles classiques où tousser est souvent la dernière faute de goût !

 

Tristano, le clubbeur contemporain

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Surdoué issu d’un parcours on ne peut plus classique, le jeune luxembourgeois Francesco Tristano est certainement celui qui se sent le plus à l’aise dans cette fusion. Jeune étudiant à la très pointue Juilliard School de New York, Francesco a le déclic en découvrant la scène club et électro de la Grosse Pomme. Il fera de ces deux pôles, que tout semble opposer, sa carte de visite avec un premier album au titre ironique “Not For Piano”, mélange de compositions originales et de reprises de classiques de Detroit comme le “Strings Of Life” ou “The Bells”. Depuis Tristano n’a cessé de brouiller les pistes entre classicisme et modernisme, travaillant aux côtés de Carl Craig, de Moritz Von Oswald ou sur la scène d’ouverture du festival Weather accompagnant le projet symphonique du dieu de la techno de Detroit, Derrick May.

À la fois amoureux du classique pur et dur, de la techno et de la pop dans sa conception globale, Francesco est désormais le pianiste attitré de la génération techno, mais aussi le plus inventif parmi ceux qui se piquent d’électronique. Ce qui lui permet avec la même aisance de proposer sa lecture de Bach pour le très vénérable label classique Deutsche Grammophon, comme de signer une compilation “Body Langage” pour le label électro berlinois Get Physical ou de s’essayer à la pop avec le trio à deux pianos Aufgang, projet qu’il a depuis délaissé pour d’autres aventures plus excitantes. Et, on peut lui faire confiance.