Music par Gaspard Labadens 03.03.2016

Les érudits de l’IRCAM : « Les artistes électroniques ont besoin de nous pour comprendre leurs machines »

Samedi 5 mars à La Machine du Moulin Rouge de Paris se tiendra la troisième édition du salon Space in Faders. Un grand rendez-vous pour les amateurs et les professionnels de la production électronique. L’occasion de découvrir des nouvelles machines et de réfléchir à l’avenir d’une musique étroitement liée au développement technologique.

Qui mieux que les savants fous de l’IRCAM pour expliciter la relation homme-machine dans la musique, leur domaine de prédilection. Dans la continuité de notre dernier entretien avec ces experts du son, voici leur regard sur la relation la plus excitante et mystérieuse du moment. Des propos recueillis le temps d’une pause café devant locaux de l’institution, auprès de deux chercheurs prompts à la vulgarisation. Discussions sur les « gants-instrument », le son 3D, et l’existence d’une relation émotionnelle entre homme et machines.

IRCAM - Juin 2005

La recherche de l’« affective computing »

Pendant que l’on découvre, émerveillés comme des enfants, un séquenceur en ligne et d’autres joujoux dépassés qui surgissent sur internet, les scientifiques de l’IRCAM eux travaillent sur des machines bien plus sophistiquées. Des engins qui permettraient d’optimiser la relation entre un artiste et son public. « Depuis toujours, les artistes ont pour vocation de partager des ressentis, d’exprimer et de transmettre leurs émotions via la musique. À l’IRCAM, on adapte les machines pour qu’elles puissent assimiler et retransmettre ces émotions » explique l’un des chercheurs. Le domaine de recherches en question a d’ailleurs un nom : l’affective computing (informatique affective).

« Le gant midi, ça existe déjà depuis 20 ans »

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À défaut de retranscrire les émotions, des gadgets plus simplistes permettent déjà de faire de la musique en captant nos moindres faits et gestes. Le gant midi est peut-être le meilleur représentant de cette catégorie, le récent Remidi T8 étant le dernier en date. Le premier gant fut créé à la fin des années 1990 par le musicien et chercheur Michel Waisvisz, fondateur de STEIM, un centre de recherche et de développement dédié aux instruments de musique. Décédé en 2008, l’inventeur avait fait un concert avec son fameux gant pour les 20 ans du centre Georges Pompidou, à quelques mètres de l’IRCAM. Le voici quelques années plus tard, à la conférence NIME.

Encore très expérimental à l’époque, le gant midi a donc bien évolué. Mais selon les chercheurs, ces gadgets sont encore trop jeunes pour être évalués : « un synthétiseur par exemple, a une expressivité limitée par rapport à un piano acoustique, qui existe depuis plus de 300 ans. Attendons de voir si ces instruments technologiques vont perdurer autant ».

L’essort du son binaural

Alors que le mp3 se fera bientôt détrôner par la norme Hi-Res Audio dans nos écouteurs, les chercheurs de l’IRCAM travaillent également sur la musique en 3D : le son qu’on appelle binaural. Il s’avère que nos oreilles et certaines zones du crâne perçoivent non seulement le son en lui-même, mais également d’où il provient et dans quelle direction il va. Le son binaural consiste a restituer ces mouvements sonores dans l’espace, à l’aide de casques spéciaux plus sophistiqués. Cette expérience 3D existe déjà dans certains cinémas équipés du système Atmos de Dolby. Mais pour les chercheurs de l’IRCAM : « toutes ces innovations n’ont de sens que si l’on peut s’en servir à bon escient. C’est à ça que nous travaillons, pour que les artistes puissent bénéficier de ces avancées. »

Quelle relation entretenez vous avec les machines ?

« S’il n’y a pas de machines on ne peut rien faire. Aujourd’hui, les artistes de la scène électronique ont besoin de nous pour comprendre et améliorer leurs machines. C’est un travail collaboratif. »

Du coup, les machines créent un lien professionnel, et par extension social entre vous et les artistes ?

« Absolument. Aujourd’hui, les compositeurs isolés dans leur tour d’ivoire, ça n’existe plus. À un moment donné, on a forcément besoin de quelqu’un pour maîtriser une machine ou un logiciel. Il faut forcément des humains derrière le fonctionnement de chaque machine ».

Les machines seraient donc en passe d’assimiler et de reproduire les émotions humaines des artistes, ou presque, pour les transmettre au public avec des techniques sonores de plus en plus pointues. Lesdites machines évoluent cela dit plus vite que la musique, et prennent de plus en plus de place dans le processus de création et les performances lives des artistes. Ceux-ci deviennent logiquement plus dépendants des constructeurs et autres ingénieurs du son. Les machines, c’est sûr, créeront à l’avenir encore plus de liens sociaux, voire même des rassemblements, comme le salon SPACE IN FADERS. Les plus curieux et intrépides peuvent se renseigner sur l’évènement via Facebook.