Music par Simon Clair 02.03.2016

« La Brune et Moi » : Le film culte du punk français que personne n’a vu

« La Brune et Moi » : Le film culte du punk français que personne n'a vu

Si la France a souvent été en retard en matière de rock, elle a au moins eu le mérite de donner naissance à une scène punk/new wave incendiaire, immortalisée par le film La Brune et Moi de Philippe Puicouyoul en 1979. Sauf que presque personne n’a vu ce film. Pas même ses acteurs, tous disparus tragiquement.

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C’est bien connu, les punks n’ont jamais eu peur du froid. En cette soirée d’hiver 2005, la foule est venue en masse au Palais de Tokyo et une file d’attente de presque trente mètres s’impatiente sous une énorme affiche annonçant l’exposition du moment : « Robert Malaval, kamikaze ». Pourtant, ce n’est bizarrement pas l’artiste français en question qui attire la foule cette nuit-là. Au niveau de la caisse, les vendeurs de billets n’en reviennent pas. Force est de constater que c’est pourtant bien la projection de La Brune et Moi, ce petit film de 1979 totalement inconnu, qui a glané tous ces spectateurs aux airs de vieux rockeurs. Et dès le début du générique, tandis que s’égrainent à l’écran les noms des groupes ayant participé à l’impeccable B.O de La Brune et Moi, c’est une émotion tristement nostalgique qui gagne la salle du Palais de Tokyo. Taxi Girl, Dogs, Marquis de Sade, Artefact, autant de musiciens pyromanes qui rappellent que le rock français à un jour eu le diable au corps. « Il y avait une ambiance très spéciale ce jour-là. Je me rappelle d’un homme qui a pleuré pendant toute la projection. Il avait été le batteur du groupe Edith Nylon qu’on voit jouer en live dans le film, mais c’était le première fois qu’il voyait La Brune et Moi. Il ne faisait plus du tout de musique et il pleurait en voyant sa jeunesse perdue », se souvient la productrice Léone Jaffin, qui pour l’occasion avait ressorti du grenier son rouge à lèvres noir et ses habits de punk. Et il est vrai que même parmi les musiciens et les acteurs ayant participé au film, très peu sont ceux qui ont vu La Brune et Moi à sa sortie en salles.

L’histoire d’un homme d’affaires qui rencontre une jeune punkette

573 entrées. C’est peu dire que le film de Philippe Puicouyoul n’a pas vraiment fait exploser le box-office lors de sa sortie initiale le 24 avril 1981. « Il n’y avait absolument aucune publicité et le film n’était diffusé que dans un seul cinéma avec une seule séance par semaine. Mais bon, il était quand même annoncé dans Pariscope. C’était ma plus grande fierté, » s’amuse aujourd’hui le réalisateur de ce docu-fiction. Considéré par la revue Les Cahiers du Cinéma comme « un petit sprint filmé n’ayant guère plus d’épaisseur que les rêves de groupie », le film La Brune et Moi a été tourné en 1979 dans le quartier des Halles où s’agitaient alors les tout premiers punks français. Parmi eux, le jeune Philippe Puicouyoul décide de se lancer dans son premier film, l’histoire d’un homme d’affaires qui rencontre une jeune punkette et décide de l’aider à devenir une rock-star en réunissant les meilleurs musiciens de Paris. Pour le casting, le réalisateur convoque son ami l’acteur Pierre Clémenti (déjà vu dans les films de Bertolucci, Buñuel ou Philippe Garrel), Pierre-Jean Cayatte et Ricky Darling (qui joueront dans les groupes Asphalt Jungle et Métal Urbain) ainsi qu’une punk aussi mystérieuse que déglinguée du nom d’Anouschka.

« j’aurais pu leur faire signer n’importe quel papier, ils s’en fichaient complètement »

Comme le budget minuscule du film ne permet pas de payer les droits d’auteurs de chaque groupe, un arrangement est rapidement mis en place avec les musiciens : chaque groupe doit jouer un morceau inédit dont le seul enregistrement sera la vidéo live présente dans le film. La productrice Léone Jaffin se rappelle encore de ces micmacs administratifs qui expliquent finalement l’ADN si spécial du film : « On était surtout une bande de copains. Les gens n’étaient pas payés, j’aurais pu leur faire signer n’importe quel papier, ils s’en fichaient complètement. Mais on aurait peut-être dû faire plus attention aux contrats car beaucoup de groupes n’ont jamais rien enregistré d’autre par la suite. Ce film est souvent leur seul témoignage musical. C’est comme une compilation vidéo de la scène punk/new wave du Paris de 1979. »

Où est passée Anoushka ?

En guise de promo, Philippe Puicouyoul et sa bande de punks décident d’organiser des projections du film dans la salle d’un cinéma porno de la rue St-Denis. « Tous les midis, les gérants arrêtaient les séances porno, le groupe Les Privés jouaient en live et on projetait le film en même temps, » se marre aujourd’hui le réalisateur. Mais plus que par ses projections dans les salles interlopes, La Brune et Moi finit finalement par décrocher un peu d’attention lorsqu’il remporte le prix spécial du jury au festival international du film musical. Et pour le simple plaisir de la provocation, Philippe Puicouyoul débarque finalement sur la scène du Grand Rex pour venir chercher sa récompense habillé en paysan : bottes en caoutchouc, chemise à carreaux et une horde de 40 canards tenus en laisse. « J’avais loué les canards le matin sur le quai des oiseaux à Paris. Ils partaient dans tous les sens sur la scène, c’était du grand n’importe quoi. Les gens s’attendaient à voir arriver un mec avec la crête et la veste en cuir, ils n’en revenaient pas. »

« À chaque fois que quelqu’un disparaissait, ça ne nous étonnait même plus »

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Mais comme en Angleterre ou aux États-Unis, la fureur des années françaises du punk a finalement dû faire face au mauvais lendemain de fête qui a suivi. Sida, chômage, désillusions, il a fallu se résoudre au fait qu’il existait bel et bien un futur, et qu’il n’était pas rose. Pour La Brune et Moi, dont la sortie n’avait au final pas fait grand bruit, cet avenir passait surtout par ce qui semble être une véritable malédiction. Usés par les excès en tout genre, les acteurs Pierre Clémenti et Ricky Darling décèdent brutalement quelques années après le tournage. De son côté, Pierre-Jean Cayatte se tire une balle en pleine tête, seulement quelques jours après sa mort fictive dans le film. « Notre génération a eu à encaisser un nombre incalculable de décès. Rien qu’avec le sida, j’ai par exemple eu 9 amis qui sont morts en l’espace de seulement trois ans. À la fin, à chaque fois que quelqu’un disparaissait, ça ne nous étonnait plus, » explique aujourd’hui Philippe Puicouyoul. Mais derrière cette hécatombe qui a finalement emporté l’intégralité du casting principal du film se pose une question centrale : Où est passée Anouschka, l’héroïne magnétique de La Brune et Moi ? Pour la productrice Léone Jaffin, sa disparition mystérieuse s’explique avant tout par son penchant pour la seringue : « Elle a disparu quelques mois après le tournage et personne ne l’a jamais retrouvée. Elle avait une beauté très spéciale mais vu son train de vie de l’époque, je doute qu’elle soit encore vivante ». Depuis son bureau de la cinémathèque, David Duez, qui a su donner une seconde vie au film en l’intégrant dans ses collections, semble fasciné par la brune en question : « Anouschka est le plus gros mystère de ce film. On a essayé de la retrouver mais on n’a que son pseudo et il existait au moins trois filles qui se faisaient appeler Anouschka dans le milieu punk parisien de l’époque. Il se dit parfois qu’elle aurait été une riche héritière suisse venue s’encanailler dans les bas-fonds parisien. D’autres pensent que comme elle faisait quelques passes à l’époque, elle aurait très bien pu se faire embarquer dans une filière de prostitution. Difficile de savoir ce qui est vrai. »

Le dernier témoignage de la faune punk parisienne

Au fil des années, ces tragiques disparitions en série n’ont finalement fait qu’accentuer le statut culte de ce film que presque personne n’a vu. En plus de recenser la musique, les groupes et le mode de vie d’une époque passionnée, La Brune et Moi livre le dernier témoignage filmé d’une faune punk parisienne que la rage de vivre allait rapidement précipiter dans le gouffre. Après avoir circulé de main en main pendant des années, le film a donc finalement été projeté au Palais de Tokyo en 2005, puis réédité en DVD par la société Le Chat qui fume en 2010. En 2013, l’exposition Europunk de la Cité de la Musique à Paris a elle aussi contribué à rendre à La Brune et Moi ses lauriers de seul véritable film punk français. Mais on ne va pas se mentir, encore aujourd’hui, le film culte de Philippe Puicouyoul reste l’apanage de « ceux qui savent », comme le rappelle Léone Jaffin : « Il y a quelques années, avant que le film ne soit réédité, il m’arrivait d’appeler mon contrôleur des impôts pour avoir des renseignements. Il était bien plus jeune que moi et un jour, dans la discussion, je lui ai dit par hasard que j’avais produit un film appelé La Brune et Moi. Il s’est mis à hurler dans le téléphone : « Nooon ! J’adore ce film !! » Depuis, il a toujours été très sympa avec moi. Je n’ai plus jamais eu de problèmes d’impôts. »