Music par Kerill Mc Closkey 02.03.2016

L’Artiste et la Machine : quelques pistes de réflexion en mode aléatoire

Samedi 5 mars à La Machine du Moulin Rouge de Paris se tiendra la troisième édition du salon Space in Faders. Un grand rendez-vous pour les amateurs et les professionnels de la production électronique. L’occasion de découvrir des nouvelles machines et de réfléchir à l’avenir d’une musique étroitement liée au développement technologique.

Qui de l’homme ou de la machine influence le plus la musique électronique ? Les producteurs sont-ils les maîtres ou les esclaves de leurs machines ? Leurs spécificités sont-elles des points forts ou des limites à la création ? Et quelle avenir pour tout ça ? Personne n’a les réponses à ces questions mais les artistes restent ceux qui en parlent le mieux. Eléments de reflexions avec cette playlist qui réunit The Horrors, Modselektor, Etienne de Crécy, Jean-Michel Jarre et autres, en mode aléatoire.

Démocratisation

 

Gernot Bronsert de Modeselektor : « Les technologies dans la musique électronique évoluent rapidement. Mais au final, les règles restent simples : tu n’as pas besoin de grand chose pour faire de la musique. A l’époque, t’avais juste besoin d’un sampler et d’une boîte à rythme. Ça n’a pas vraiment changé ».

Interview à paraître prochainement sur Greenroom.

Liam O’Neill de Suuns : « Ce qui est cool avec ce récent boom de la culture électronique, c’est que tout le monde aujourd’hui peut créer de l’électro, et le faire bien plutôt facilement. Partout, des centaines d’artistes, de DJ et de labels naissent : c’est le mouvement punk de notre époque ».

Interview à paraître prochainement sur Greenroom.

Anoorak : « Je me suis retrouvé dans la catégorie électro un peu malgré moi, car je n’ai jamais cherché à en faire. Ce sont les outils que j’avais à une certaine époque pour faire de la musique qui forçaient les sonorités électro ».

Étienne de Crécy : « Je trouve que Random Access Memories de Daft Punk est un album très fort, très inspirant, et ils ont ouvert les yeux à pleins de jeunes qui ne connaissaient que l’EDM aux US. Mais j’ai été frustré qu’ils aient tourné le dos à l’électronique, je me suis senti un peu trahi. Ils avaient un son do it yourself, avec de la sueur. Sur RAM, on entend une production très scolaire, c’est bizarre, surtout pour un disque de funk. Et les solos de batterie… J’étais hyper choqué : je revendique à mort notre côté non-musicien. On fait des samples, des boucles, pas des démonstrations de musique. C’est ce que notre génération a amené à la musique : tes 10 ans de piano, on n’en a rien à foutre. Créer une émotion avec des moyens rudimentaires… Pour moi, c’est ça l’important ».

Création et Émotion

Ben Shemie de Suuns : « En terme d’humanité, il n’y a aucune différence entre instruments traditionnels et machines : quelqu’un doit les manipuler et y insuffler de la spiritualité. Ce qu’on a pu entendre sur la musique d’ordinateur et l’auto-tune comme dénégations de l’âme est absolument dépassé. Plus grand monde ne pense comme ça, on est passé outre. Les discours en mode « la guitare c’est du réel, Kanye West ne crée rien de vrai », c’est juste stupide. Regarde The Expanding Universe de Laurie Spiegel : c’est juste un long drone, des paramètres, un truc hyper automatique, mais quand je l’écoute, je me sens puissant. Et quand je prends conscience que c’est un ordinateur qui l’a fait, l’émotion est bizarrement encore plus puissante ».

Faris Badwan, The Horrors : « Quand tu as ton propre studio, tu es capable de capturer le moindre des instants magiques, ces moments de grâce qui font de ton disque un truc particulier. C’est rarement le cas quand tu dois payer des séances hors de prix dans de grands studios en location ».

Tom Cowan, The Horrors : « On a construit notre propre studio, pour avoir la possibilité d’explorer de nouveaux territoires, de nouveaux sons. Les groupes 80’s qu’on aime, comme A Certain Ratio, avaient tous leurs propres studios, ce qui leur permettait d’avoir plus de temps pour composer. Je crois qu’on a voulu s’inspirer de leurs méthodes de travail ».

Apparat : « Je ne suis plus autant intéressé par les sons synthétiques et électroniques, parce qu’ils demandent un long processus. Pour faire une pièce électro abstraite, il faut du temps pour programmer les machines… Ce n’est pas très intuitif. Je veux un résultat immédiat quand je fais de la musique. Donc j’ai appris à jouer des instruments. Regarde la voix par exemple, c’est un instrument très direct. La connexion entre le cerveau et le son est très rapide. C’est pour ça que je chante autant maintenant ».

Étienne de Crécy : « Ma bassline Roland TB-303, c’est la pierre angulaire de mon studio, depuis le début quasiment. Je m’en sers dans tous mes morceaux. C’est LA machine qui faisait le son acid. J’ai découvert la techno par ça, dans une soirée goa-trance, tout le monde l’utilisait. Mais elle ne fait pas que ça, je m’en sers pour mes lignes de basse. Le mode de programmation est hyper compliqué : en l’utilisant de manière assez aléatoire, tu peux te retrouver avec des mélodies auxquelles tu n’aurais pas pensé. C’est ça qui est super avec la musique électronique, c’est que c’est de la triche ! Ça ne fait pas appel à la virtuosité, c’est cérébral, tu peux tout faire, il suffit d’y penser. J’en tire beaucoup de fierté, parce que si tu fais un bon morceau, c’est que tu y as réfléchi. Le problème de la virtuosité c’est que les trois quarts des musiciens se perdent là dedans à être là « regarde donc mon solo ». L’électro, c’est la musique du cerveau ».

Liam O’Neill, Suuns : « Il y a deux différents types de musiciens. Max notre claviériste, il est excité par tout ce qui est nouveau, par les toutes dernières pédales, machines, etc… Elles l’inspirent. Moi c’est plutôt le sens inverse : j’ai mes idées de base et je suis malheureusement obligé de passer par les technologies pour les retranscrire soniquement ».

Jean-Michel Jarre : « Dans la musique électronique, on est assez isolé. Je pense que la technologie nous renvoie à notre propre solitude ».

Modernité et Innovation

 

Violaine Schutz, auteur de Daft Punk : Around The World : « Le coup des casques est vraiment génial : ils jouent sur la déshumanisation de la société, l’homme-machine, c’est un concept assez fort d’un point de vue métaphysique, et très actuel. C’est peut-être pour ça que le livre Daft Punk : Around The World pourra intéresser tout le monde, pas seulement les fans d’électro ».

Cyril Béros de l’IRCAM (à propos de Jonathan Harvey, compositeur expérimental décédé en 2012 qui rêvait d’avoir un orchestre parlant, c’est-à-dire un orchestre symphonique dont le son ressemblerait à une voix humaine) : « Quand Jonathan Harvey est venu nous voir, le département Recherche travaillait déjà sur un projet similaire. Vous donnez une cible à l’ordinateur, comme un klaxon de voiture ou ici une voix, et il calcule pour vous proposer une manière de composer ce son avec un orchestre ».

Tom Cowan, The Horrors : « Technologiquement, la musique a fait un tel bond sur les cinquante dernières années que je trouve ça un peu dommage qu’aujourd’hui il n’y ait plus de réelle invention. Notre guitariste a déjà trouvé une nouvelle façon de combiner synthétiseur et guitare, enfin bon ça lui permettait surtout de contrôler son synthé avec sa gratte, personne n’a jamais fait ça avant. Et puis sinon, contrôler les ordinateurs par le mental, jouer de la musique par télépathie, ce serait assez cool, je pense, et plutôt pratique pour les tétraplégiques. Je crois que c’est un peu l’obsession de Kevin Shields (leader de My Bloody Valentine, NDR), ne plus avoir à faire confiance à d’autres musiciens, pouvoir faire exactement la musique qu’il imagine dans sa tête. Plutôt cool ».

Pour réviser vos classiques côté machine : Ces machines qui ont forgé des genres musicaux

Pour réviser vos classiques côté machinateur :

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