Music par Kerill Mc Closkey 29.02.2016

Sur « Freestyle 4 », Kanye embrasse ses fantaisies sombres et détraquées

À l’image du ramdam médiatique précédant The Life Of Pablo, le septième album de Kanye West est un sacré bordel. Et à l’inverse des précédentes œuvres du prodige de Chicago, le dernier venu ne présente pas de vision sonique nouvelle et cohérente. Trop rapidement considéré comme bâclé, il suffit en fait de quelques écoutes minutieuses pour comprendre l’unité cette fois-ci narrative qui lie les morceaux entre eux, celui du journal d’un éternel insatisfait. Kanye nous avait pourtant prévenu en partageant une première tracklist découpée en trois actes. Puis en l’intitulant The Life Of Pablo. Lequel ? Lequel ? Lequel ? Mais Kanye West tout simplement. Voici La Vie de Pablo West, racontée en quatre actes et quinze chapitres.

Acte II : Lumières Décadentes

Chapitre 4 : « Freestyle 4 »

 

Depuis le déjà fameux cul javellisé de « Father Stretch My Hands », les allusions à la vulgarité sexuelle de Kanye West ont régulièrement parcouru The Life Of Pablo. Mais « Freestyle 4 » marque le moment où Kanye s’adonne entièrement à ses tendances charnelles peu catholiques. C’est simple : tout le morceau évolue autour d’un même fantasme, celui de faire l’amour en plein milieu d’une fête Vogue, du dévêtement des attributs principaux à la finalisation bruyante aux toilettes.

Bruyant, Kanye et le beat, horrifique, le sont également. Et toute une histoire des musiques alternatives le confirme, du rock à la techno : le bruit est employé pour taper sur les nerfs des voisins. « Freestyle 4 » est le son d’un homme assez confiant pour s’abolir des codes de civilité, dont le but est d’assurer le vivre-ensemble. Et pourquoi les respecte-t-on ? Pour être respecté et apprécié des autres. Kanye ici, après le triomphe personnel de « Highlights » qui l’installait au sommet de la culture américaine, ne se soucie plus de l’avis des autres, inférieurs. Et peut donc laisser libre cours à ses pulsions sauvages, animales, ceux que la société régule. Sans attendre que ça ne gêne plus personne : « Et si on baisait maintenant ? / Et si on baisait en plein milieu de cette putain de table à dîner ? ».

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Le titre a priori banal de « Freestyle » prend en occurrence un autre sens, celui d’un style libre des contraintes sociales. Kanye West s’installe alors au-dessus de tout ce qui régit nos vies et qui fait la spécificité de l’Homme. Le fantasme débute ainsi par « Voilà ce truc de dieu du rap ». A cause des folies de la célébrité, la métaphore commune de force musicale extraordinaire a dévié mentalement vers le premier degré du terme divin : au-dessus de l’humanité. Il ne sent pas comme Dieu époque Yeezus, car il a retrouvé la foi avec « Ultralight Beam ». Kanye West s’imagine juste affranchi des limites que les humains se sont imposés à eux-mêmes. Surhumain.

Le featuring qui fait la diff » : Desiigner

Kanye West est un homme aux multiples personnalités. Et un leader très attaché à l’idée de prendre des rappeurs sous son aile. Mais quels sont les points communs entre Pusha T, Kid Cudi et Travis Scott par exemple, tous membres de la garde rapprochée de Yeezy ? Pas grand chose, si ce n’est qu’ils représentent chacun une facette de la personnalité de West : Pusha T est le briscard sorti des périphéries du rap US (Chicago pour Kanye, la Virginie pour Pusha), Cudi l’artiste conceptuel, Scott l’opportuniste observateur des modes. Dernier venu de la clique GOOD Music, Desiigner lui est l’énigmatique gars de la rue qui ne fonctionne qu’au charisme, qu’au son, sans grandes idées. C’est ce qui le rend parfait pour conclure ce sale mépris du sens commun au profit de l’instinct qu’est « Freestyle 4 ».

Le sample qui fait la diff’ : Goldfrapp, « Human »

Ce son de violons, qui a capté l’attention de tous ceux devant leur écran pour le show du Madison Square Garden, vient du groupe électro-pop britannique Goldfrapp. Très dramatique, il propulse « Freestyle 4 » dans une sphère effrayante qui renoue avec ce mouvement qu’on appelait horrorcore à l’époque du gang Odd Future. Pas étonnant alors que Tyler, The Creator, ancien leader du crew californien, adooooooooore le morceau, comme l’attestent ces vidéos :

 

Le tweet qui fait la diff’  

 

Encore plus de Kanye et de Pablo avec la suite de notre décryptage, demain sur Greenroom.fr.

Acte I, Chapitre 1 : Yeezus est mort, vive Yeezy : « Ultralight Beam » et l’humilité en face de Dieu

Acte I, Chapitre 2 : Sexe à l’eau de Javel et malédiction paternelle : « Father Stretch My Hands »

Acte II, Chapitre 1 : Rien à faire du Kenya, Kanye est beau et « Famous »

Acte II, Chapitre 2 : « Feedback » du ghetto, « Feedback » à l’égo

Acte II, Chapitre 3 : Kanye est si classe qu’il s’admire au ralenti sur « Highlights »

730KanyeV4Illustration épileptique d’Alix D’Anselme