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Kool Shen : « Je fais tout pour le kiff »

Kool Shen : « Je fais tout pour le kiff »

Sept ans après son dernier album, Kool Shen revient avec Sur le fil du Rasoir. 13 morceaux durant lesquels la face sombre de NTM s'essaie à la trap, lâche un clin d'oeil aux Béruriers Noirs et rappe en compagnie de Lino. Pour l'occasion, nous avons discuté de rap, de poker et de cinéma avec la « face sombre de NTM ».

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Tu as fêté tes 50 ans il y a deux semaines. Tu avais organisé quelque chose pour marquer le coup ?
Ma femme a organisé une fête surprise, c'était terrible. Il y avait DJ James et mes potes rappeurs Jeff le Nerf et Grain d'Sable. Ce n'était pas une fête new yorkaise avec des bouteilles de champagne spécialement millésimées dans un endroit luxueux. C'était juste chez un pote. On était 70, avec des amis venus des quatre coins de la France que ma femme a réussi à prévenir en regardant dans mon portable.

Ton précédent album, Crise de Conscience, remonte à 2009. Comment t'es venu l'envie de te remettre au rap ?
C'est un concours de circonstances. À l'époque, j'avais dit que j'arrêtais, parce que j'avais l'impression d'avoir fait le tour. Du coup, j'ai passé cinq ans sans écrire. Un jour, Busta Flex m'a appelé pour que je pose sur le remix de l'un de ses morceaux. Je suis venu en studio, j'ai écrit et on a fait le morceau avec Lord Kossity et Zoxea. J'ai kiffé le moment, le partage. Quand je suis rentré à la maison, je me suis dit « putain, c'est bien la musique quand même ». J'ai appelé mon pote Jeff le Nerf et je lui ai demandé s'il n'avait pas des prods. Il m'a envoyé quelques instru et j'ai fait trois ou quatre morceaux. Ensuite, j'ai contacté le label Def Jam France pour leur dire que je me lançais sur un album.

Pourquoi avoir attendu autant de temps entre les deux albums ?
Je suis tombé dans d'autres passions, notamment le poker à partir de 2008. J'ai eu la chance d'être sponsorisé par des gros sites de poker, de voyager partout dans le monde, de devenir amis avec de vraies gachettes et de pouvoir travailler mon jeu. Comme je suis assez perfectionniste et obsessionnel, je m'y suis mis à fond.

Tu parles du poker sur l'album ?
Juste sur la première rime : « Si tu me demandes pourquoi je reviens, je te réponds cash, pas pour le salaire, pour ça il y a le poker, moi c'est juste prendre un beat et puis lui niquer sa mère".

Le côté compétitif, c'est ce que tu retrouves à la fois dans le rap et dans le poker ?
C'est sûr que j'ai le goût du challenge. Quand on a commencé, avec NTM, on n'a pas pris le rap comme une grande colonie de vacances, où tout le monde était frère parce qu'on portait une casquette sur la tête et qu'on faisait du hip-hop. C'était plutôt : « tu fais du hip hop ? Nous aussi et on va voir qui va monter sur la première marche ». Le poker, c'est la même chose. Je suis joueur de tournoi, plutôt que de cash game. Sur la table, il n'y en a qu'un qui doit rester à la fin et j'essaie d'être celui-là.

Dans le rap aussi, il faut savoir bluffer ?
Je ne crois pas. C'est presque antagoniste. Au poker, tu dois masquer tes sentiments, ta peur ou ton enthousiasme. Avec la musique, c'est l'inverse. Tu dois exacerber tes sentiments pour que les gens les ressentent quand tu montes sur scène. Tu donnes tout, pour que le public puisse recevoir.

Sur le morceau Faudra t'habituer, on t'entend rapper sur un beat trap. On ne s'attendait pas forcément à t'entendre poser sur de telles productions.
C'est vrai, mais l'exercice consistait à ne pas reprendre les flow trap existant, qu'on peut entendre à droite à gauche. C'est une facilité de reprendre ces flows un peu dessinés qui vont parfaitement à ce genre de musique. Le challenge, c'était de m'adapter, d'essayer de recréer quelque chose de différent. Il y a quelques années, la musique tournait autour de 90 BPM, alors que la trap peut descendre jusqu'à 65 BPM. Que ce soit en termes de mots ou de nombres de syllabes, tu dois penser différemment. Je me suis amusé à essayer de faire groover le truc. Je fais de la musique par passion, il y a un côté ludique. Refaire ce que j'ai fait il y a sept ans, ça n'a pas grand intérêt. Déjà que les thèmes sont assez récurrents. On me dit souvent : "alors quoi de neuf sur ce nouvel album ?" Franchement, à part la forme... Dans le fond, on n'est pas très loin de ce que j'ai pu raconter il y a quelques années.

Pourquoi avoir choisi Lino pour l'un des featuring de l'album ?
Parce que j'aime le rap. Je voulais un kickeur, un mec qui me lève les poils quand je l'écoute. Il n'y a pas des milliers de rappeurs qui m'ont fait levé les poils, Lino en fait partie.

Il y en a d'autres ?
J'aime beaucoup Niro. Il a des schémas de rimes qui cassent les reins à beaucoup de rappeurs qui font de la trap. Bien sûr, je suis aussi fan de Jeff le Nerf, je trouve qu'il a une plume de batard. Après, j'entends plein de trucs qui vont m'intéresser chez Sch, Lacrim ou chez quelques sons de Nekfeu.

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Tu écoutes ce qui se fait aujourd'hui en Seine-Saint-Denis ?
Pas spécialement. Il y a Hornet, le petit protégé de Busta Flex, que je trouve très fort. Mac Tyer et L'artiste, aussi. Après, je ne suis pas spécialiste du 93, je ne fais pas une étude géopolitique du coin (rires). Il y a plein de gens que j'aime bien qui peuvent venir de plein d'endroits. Furax, par exemple, qui a une belle plume.

Sur La France est internationale, tu reprends le refrain "La jeunesse emmerde le Front National" des Béruriers Noirs. Avec NTM, vous aviez fait la première partie du groupe La Souris Déglinguée dans les années 80. Avant le rap, tu écoutais du rock alternatif ?
On n'était pas du tout dans cette mouvance. Quand on a rencontré ces gens qui étaient du rock alternatif, c'est soit pour des premières parties soit sur des festivals. Ce n'est pas un monde musical qu'on a cotoyé, ni Joey ni moi. Mon frère a sept ans de plus que moi. Les premiers trucs qu'il a écouté quand il avait 13 ans, c'était James Brown ou les Temptations. Du coup, c'était ce qu'on entendait à la maison. Dès le plus jeune âge, c'était naturel pour moi de me diriger vers le rap.

Du coup, pourquoi ce clin d'œil aux Béruriers Noirs ?
Pour la phrase, tout simplement. Avec NTM, on avait déjà écrit un morceau sur le Front National en 1995. À l'époque, Le Pen faisait 8%. Vingt ans après, la situation a évolué. Aujourd'hui, les portes sont ouvertes. Le discours légèrement xénophobe s'est démocratisé, on voit qu'il n'est plus seulement dans la bouche des gens d'extreme droite. Ca me semblait important d'en parler. D'autant plus qu'on a une partie de l'électorat qui adhère maintenant aux idées de Marine Le Pen pour le côté social. Là, tu te dis qu'elle nous met une vraie disquette. Se faire passer pour quelqu'un qui défend les ouvriers... Faut savoir d'où elle vient et qui elle est. Elle a vécu dans un château à Saint-Cloud. Je comprends que le roi puisse s'occuper du peuple, mais là j'émets quelques doutes.

Tu trouves que les rappeurs d'aujourd'hui ne parlent pas assez du Front National ?
On n'en parle plus vraiment, c'est vrai, à part peut-être une punchline ou deux ici et là. Dans les années 80, il y avait quand même une espèce de pseudo conscience politique, avec l'espoir que la jeunesse fasse bouger cet espèce de conglomérat de gens vieux et blancs qui controlaient la France. Aujourd'hui, dans le discours, c'est plus désabusé et fataliste.

Depuis quelques années, tu es devenu acteur. Comment tu es tombé dans le cinéma ? C'était pour faire comme Joey Starr ?
À un moment donné, j'ai mis une photo de moi sur les réseaux sociaux, en marquant : « je ne comprends pas, Joey fait des films, pourquoi vous ne voulez pas me faire tourner ? » Du coup, les gens du cinéma ont eu pitié et m'ont appelé. (rires) Non, sérieusement, c'est un concours de circonstances, je ne suis pas très cinéphile, je regarde plutôt le foot et des documentaires. Il y a quatre ans, la réalisatrice Catherine Breillat m'a vu dans une émission et apparemment ça lui a plu. Comme un personnage de l'un de ses films pouvait me correspondre, elle m'a appelé. J'y suis allé un peu à reculons au début, parce que j'étais à fond dans le poker. J'ai passé des essais, j'ai rencontré Breillat, ça a collé humainement et on a fait le film.

Jouer avec Isabelle Huppert, ça t'a mis la pression ?
Déjà, c'était mon premier film, donc j'avais la pression. Mais le fait qu'elle soit là, en effet, tu arrives et tu es un peu dans tes pantoufles. Tu essaies de ne pas déborder et de faire tout ce qu'il faut dans les clous. J'ai aussi mis tout le monde à l'aise en expliquant que j'étais novice. Et puis j'ai essayé de travailler mon rôle.

Tu as décroché d'autres rôles depuis ?
J'ai joué dans une série nommé Paris pour Arte, un téléfilm pour Canal + qui s'appelle Le Soldat Blanc, réalisé par Eric Zonca. Et là, Réparer les vivants, un film sur le don d'organes, avec Tahar Rahim et Mathilde Seignier qui devrait sortir dans le courant de l'année.

Comment arrives-tu à concilier la musique, le poker et le cinéma ? Tu as une activité principale et le reste c'est pour le plaisir ?
Je fais tout pour le kiff, je suis un peu un enfant gâté. Pendant plusieurs années, je ne ressentais pas l'envie d'écrire un mot. J'ai fait ça pendant 25 ans, je n'avais plus envie. Quand Busta Flex m'a proposé de poser pour le remix, je m'y suis remis et ça m'a plu. Concernant le poker, j'ai dû arreté le temps de la sortie du disque. J'ai loupé le tournoi de Dublin, j'avais un peu envie de me pendre (rires). Mais ce n'est pas grave, j'ai une compétition le 15 mars.

Si ton fils te dit qu'il a envie de devenir rappeur, comment réagirais-tu ?
S'il est passionné par le truc, je dirais : « bravo mon fils ». Quel bonheur d'avoir une passion ! Ce que je ne veux pas, c'est qu'il me dise qu'il veut faire du rap parce que ça fait bien d'être sur Youtube. S'il prend le rap par dessus la jambe, ça me casserait les couilles. C'est comme vouloir être footballeur juste pour avoir le maillot. Après, je lui dirais que ça va être dur de gagner sa vie parce que tout le monde télécharge.

Et s'il te dit qu'il veut chanter avec de l'Auto-Tune ?
Je lui dirais « c'est bien mon fils, tu es dans l'air du temps ». La vérité, c'est que je n'ai rien contre l'Auto-Tune, quand c'est bien fait et nécessaire et qu'on comprend les couplets.

Ça te fait peur de devenir le mec qui dit « c'était mieux avant » ?
Mon grand père disait déjà à mon père que c'était mieux avant. Et lui même m'a dit ensuite la même chose. Personne n'est objectif, c'est toujours mieux avant. Ce n'est pas parce que mon fils écoute du rap d'aujourd'hui que je vais lui dire pareil. Il faut comprendre qu'on est passé dans une nouvelle ère.

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Photos par Vincent Desailly pour Greenroom.fr