Music par Max di Caro 01.03.2016

Belgica : « Ce n’est pas une BO, c’est plus que ça »

Belgica : « Ce n’est pas une BO, c’est plus que ça »

Jamais en manque d’idées folles, les frères Dewaele alias Soulwax/2 Many DJ’s n’ont rien trouvé de mieux que d’inventer plus d’une dizaine de groupes pour le besoin de la bande originale du film Belgica, en salles le 2 mars. Retour sur un travail titanesque.

BELGICA_04_Thomas Dhanens (2)

Si Stephen et David Dewaele sont fous, ils ont trouvé en Felix Van Groeningen au moins aussi fou qu’eux. Réalisateur du film culte La Mertitude des Choses (2009) puis de Alabama Monroe, césar du meilleur film étranger en 2014, le Belge a été chercher les 2 Many DJ’s pour concrétiser son projet le plus personnel : Belgica. Les trois hommes se fréquentent depuis vingt ans, ils ont grandi à Gand, « une petite ville donc quand il y a quelqu’un de cool on est obligé de le connaître » comme le raconte en riant Stephen, l’ainé des Dewaele. Lorsque Felix a eu l’idée de raconter l’histoire de deux frères propriétaires d’un bar qu’ils transforment en club, c’est logiquement qu’il a frappé à la porte des 2 Many DJ’s. Ensemble ils élaborent toutes les moutures du scénario. « Un an avant le tournage, nous étions déjà impliqués, car Felix nous avait dit qu’il souhaitait que parallèlement aux images, la musique raconte l’histoire. Cela a beaucoup changé par la suite, mais cet esprit est quand même resté » explique David.

De la musique d’un autoradio à celle des groupes que l’on voit jouer

Les frangins se sont complètement piqués au jeu en allant bien au-delà de ce qu’espérait Van Groeningen. Quand ce dernier leur a demandé de composer la musique du film, il s’est vite rendu compte que pour eux cela voulait dire tout faire. C’est-à-dire créer absolument TOUTE la musique que l’on entendrait à l’écran, depuis celle qui s’échappe d’un autoradio, jusqu’à bien sûr, les groupes que l’on voit jouer dans le film, musiques et visuels compris. David raconte en riant : « C’était très dur à expliquer sur quoi on travaillait à nos amis, comme James Murphy (LCD Soundsystem) qui a réalisé la BO de deux films de Noah Baumbach. Au fil des mois, il nous demandait : “Mais ça fait combien de temps que vous travailliez sur ce film ? Et on lui expliquait : ‘Ce n’est pas une BO, c’est plus que ça, c’est tout un monde musical que l’on invente. James nous répondait : ‘Vous êtes complètement cinglés ! »

BELGICA_22_TMF_Menuet

Casting inédit, Résultat stupéfiant

À l’exception d’un Anglais et d’un Néerlandais, c’est à Gand, où se déroule aussi le film, que les 2 Many Dj’s ont déniché les musiciens pour former la dizaine de groupes que l’on voit et entend dans le film (quinze en fait sur l’album de la bande originale). Un casting inédit qui débouche sur un résultat stupéfiant. Malgré de nombreuses sollicitations, c’est la première fois que David et Stephen composent pour des autres artistes. Et ils s’en sont donnés à cœur joie et dans tous les styles. Il y a du rock comme les furieux The Shitz, rappelant un peu un mélange entre The Libertines et Soulwax Nite Versions, de l’électro-hip-hop délirant avec le bouillonnant duo féminin Erasmus, du blues électrique comme Roland McBeth (ils ont bien sûr inventé les noms, jeux de mots compris), du punk avec les violents Burning Phlegm et même du reggae-dub avec Light Bulb Matrix ou de l’électro turc tel Kursat 9000.

Censée se dérouler entre 2000 et 2005, avant que la musique électronique règne sans partage sur la nuit, la BO est donc un reflet de la musique que l’on pouvait entendre à l’époque dans un club. Seulement trois tracks ne sortent pas du cerveau en permanente ébullition des Soulwax. Le classique des années 80 « J’aime regarder les filles » de Patrick Coutin, le hit house « Plastic Dreams » signé Jay Dee et le monument electro-clash « Kernkraft 400 » de Zombie Nation. Bon, difficile de ne pas utiliser ce track quand on fait un film en grande partie centré sur la musique et qui se déroule à Gand, puisqu’il s’agit de l’hymne des supporters de foot du coin. Le genre de morceau chanté à tue-tête un samedi soir dans une sorte d’hystérie collective qui tout à fait à sa place dans un lieu comme le Belgica.

« La fiction est devenue réalité »

Et c’est bien là où réside la grande réussite du film : avoir su parfaitement retranscrire la folie qui peut s’emparer du public la nuit sous l’effet de la musique. Felix nous raconte un des secrets de fabrication : « C’est Stephen et David qui ont décidé que tous les groupes devaient vraiment être enregistrés en live. Sans play-back. Les figurants assistaient donc à des vrais concerts. Ça a beaucoup aidé pour créer une atmosphère authentique. » Ce que confirme David : « je me souviens que la première fois que The Shitz a joué, tu sentais que les gens se disaient : ‘wouah c’est vrai !’. Ils étaient tellement à fond qu’au bout de la quatrième prise, ils chantaient toutes les paroles du morceau sauf que dans cette scène le groupe était censé le jouer pour la première fois ! En fait c’était la fête tous les jours, la fiction était devenue la réalité. Mais c’est pour ça aussi que les gens se donnaient à 120 % parce qu’ils faisaient partie intégrante du film grâce à Felix qui sait vraiment motiver tout le monde. »

BELGICA_16_XTRA_Menuet

« Une scène jamais aussi bien retranscrite dans un film »

Cet esprit fusionnel où chaque figurant semble concerné est particulièrement palpable lors de l’extraordinaire scène de l’inauguration du Belgica pendant laquelle une fanfare hallucinante met le club sens dessus dessous. La caméra est au plus près du public, on peut presque sentir la sueur, l’énergie volcanique des gens. Une gageure qui n’était pas évidente au départ pour Stephen : « je dois bien dire que le premier jour du tournage, David et moi on ne savait pas trop à quoi s’attendre. On avait confiance en Felix, mais nous étions quand même anxieux. Ce n’est pas le premier film qui veut exprimer les sentiments que peuvent éprouver des gens dans un club. Mais la plupart du temps, les scènes de nuits sonnent faux. Genre, ça se passe à New York, c’est très design, aseptisé. C’est ce qui est le plus difficile à faire. Il y a notamment une scène que je n’ai jamais vue aussi bien retranscrite dans un film. C’est l’aube, il reste une vingtaine de personnes sur le dancefloor qui hurlent, ils ne veulent pas que ça c’est s’arrête. Tu as vraiment le sentiment de voir des gens qui n’ont pas dormi. Dans les autres films, les réalisateurs veulent rendre ça plus chouette que c’est, Felix lui a montré la réalité qui est plus trash.»

Une réussite qui donne immédiatement envie de foncer faire la fête dans un club ou dans un bar dès l’apparition du mot « fin »  à l’écran. Avec modération, naturellement.

Belgica de Felix Van Groeningen, au cinéma le 2 mars.