Music par Kerill Mc Closkey 25.02.2016

« Feedback » du ghetto, « Feedback » à l’égo

À l’image du ramdam médiatique précédant The Life Of Pablo, le septième album de Kanye West est un sacré bordel. Et à l’inverse des précédentes œuvres du prodige de Chicago, le dernier venu ne présente pas de vision sonique nouvelle et cohérente. Trop rapidement considéré comme bâclé, il suffit en fait de quelques écoutes minutieuses pour comprendre l’unité cette fois-ci narrative qui lie les morceaux entre eux, celui du journal d’un éternel insatisfait. Kanye nous avait pourtant prévenu en partageant une première tracklist découpée en trois actes. Puis en l’intitulant The Life Of Pablo. Lequel ? Lequel ? Lequel ? Mais Kanye West tout simplement. Voici La Vie de Pablo West, racontée en quatre actes et quinze chapitres.

Acte II : Lumières décadentes

Chapitre 2 : « Feedback »

 

« Je suis du Chicago Southside / Je suis du Chicago Southsiiiide ». Kanye West n’est pas vraiment du Southside de Chicago, le quartier mal famé de la Windy City. Mais n’habitant qu’à quelques blocks, c’est là que le jeune West a fait ses gammes dans le hip-hop, là où il en a appris les codes. Une vingtaine d’années plus tard, dans la foulée de l’esprit enfantin de « Famous », il se replonge dans le Southside de son adolescence avec « Feedback » : il regarde en arrière (« back ») à une époque où le petit fils à sa maman au polo rose devait se faire respecter par son rap. Sans featuring.

Alors « Feedback » part dans l’ego-trip de base : un beat rude et un Kanye administrateur de punchlines qui le comparent à Steve Jobs l’informaticien, Steve Austin le catcheur, Tupac le rappeur, Pablo Escobar le dealer… Des sentiers battus sans cohérence, mais ceux de la culture de quartier, ceux qui sont captés immédiatement par le public live d’un rappeur en freestyle.

Cette langue et cette culture frontales de son Southside, Kanye West l’adopte donc ici, quitte à se faire punir par le reste de la société. Le fait qu’on le trouve fou, ou bête, c’est juste un malentendu entre deux mondes : « Je n’ai plus toute ma tête depuis longtemps / Je dis mes sentiments depuis longtemps / Ca ne vient pas quand tu le souhaites, mais je suis à l’heure ».

Ce déséquilibre, il prend souvent une forme méprisante envers les populations défavorisées des États-Unis. Alors le petit retour en arrière de Kanye s’accompagne d’une fierté culturelle retrouvée, celle des Afro-Américains discriminés : « Mains en l’air, on fait juste ce que les flics nous ont dit ». Le « feedback », c’est écouter les autres, ici sa communauté, mais aussi lui rendre. C’est une communication à deux sens. Kanye a réussi dans la vie, alors il finit le morceau en offrant une paire de fesses noires, des jets et des fourrures. C’est lui-même qui le dit : il est le « Oprah du ghetto ». Donnant sans réfléchir, il est dans cet esprit irresponsable entamé avec « Famous ». Mais il est aussi en corruption de reconnaissance, achetant l’appréciation des vrais gars du Southside qui n’ont jamais vraiment pris Kanye West comme l’un des leurs. Ni compris par les quartiers, ni compris par le large public, le West de « Feedback » donne une idée sur ce manque permanent annoncé dans « Ultralight Beam ».

oprah

Le sample qui fait la diff’ : Gougoush, « Talagh »

Selon WhoSampled, cette chanson de la chanteuse et actrice iranienne Gougoush est samplée dans « Feedback », de manière hyper trafiquée. Vous en faîtes ce que vous voulez.

Le tweet qui fait la diff’


Encore plus de Kanye et de Pablo avec la suite de notre décryptage, demain sur Greenroom.fr.

Acte II, Chapitre 1 : Rien à faire du Kenya, Kanye est beau et « Famous »

Acte I, Chapitre 2 : Sexe à l’eau de Javel et malédiction paternelle : « Father Stretch My Hands »


730KanyeA2C2

Illustration épileptique d’Alix D’Anselme