Music par Grégoire Belhoste 25.02.2016

Jazzy Bazz : « En vrai, le Dieu c’est Kendrick Lamar »

Jazzy Bazz : « En vrai, le Dieu c’est Kendrick Lamar »

Le 26 février sort P-Town, premier album du rappeur parisien Jazzy Bazz. Un projet dédié à sa ville, mais sur lequel apparaît notamment Freddie Gibbs, la meilleure gâchette de l’Indiana. Comment mettre une touche d’Amérique dans l’esprit parigot ? Le MC du collectif rap l’Entourage fait le tour de la question.

Tu as enregistré une partie de ton premier album à New York. Comment ça s’est passé là-bas ?
Lionel ElSound, l’ingénieur du son qui a mixé et co-réalisé le projet avec moi, habite à New York. En octobre 2014, je suis parti là bas pour trois mois, la durée maximale avec le visa touriste. J’avais déjà enregistré quatre ou cinq morceaux, mais ça a été la première vraie impulsion de création de l’album. J’étais déjà parti à New York, mais je trainais à l’époque dans les quartiers portoricains et dominicains, des coins où je me sentais bien parce que je parle mal anglais mais couramment l’espagnol. Cette fois, je suis parti vivre à Crown Heights, dans un coin jamaïcain. Je me suis cloîtré pour me forcer à gratter. Je ne descendais que pour acheter à manger. Finalement, j’ai écrit des morceaux comme 3.14 Attitude, Amen ou Visions. Et pas mal de trucs que je n’ai pas gardé. À New-York, l’ambiance est unique. Sans tomber dans le cliché, il faut reconnaître que c’est inspirant. Il y a des ondes différentes par rapport Paris. Peut-être même des fréquences sonores qui font que la musique sonne mieux (rires). C’est une autre odeur, une autre saveur.


Sans titre-21Comment en es-tu venu à collaborer avec Freddie Gibbs sur le morceau Lay Back ?

Le featuring s’est fait grâce à Maxime Robin, qui est son manager et son agent pour ses tournées européennes. C’est un gars qui m’avait déjà permis de rencontrer Freddie Gibbs en loges lorsqu’il était venu jouer avec Madlib au Trabendo en 2012. J’étais avec le producteur Myth Syzer, on avait pu discuter tranquille avec eux. Maxime avait capté que je rêvais de faire un feat avec Gibbs. En interview, je répète souvent que c’est un rappeur que je kiffe, parce qu’il n’y en a pas des millions. Du coup, il a tout organisé, je n’ai pas eu à faire grand chose. Lorsque Freddie Gibbs est revenu en France pour quelques dates, dont une à Lyon, Maxime l’a ramené en studio. Freddie a gratté un couplet sur une ride en voiture, il a posé sur une production d’Everydayz que j’avais envoyé. Je me suis aligné sur le thème et j’ai écrit un truc. J’aurais voulu être meilleur que lui mais je n’y suis pas arrivé (rires).

Tu t’es quand même senti galvanisé ?
Clairement. Stratégiquement, je n’ai pas tenté un fast flow. Au début j’ai essayé mais ça ne sert à rien de rapper rapidement à côté de Freddie Gibbs. Il est beaucoup trop fort là dedans. J’ai essayé d’alterner les flows, de casser le rythme, d’être tout smoove et puis de taper une accélération. Au final, le morceau fonctionne bien, je suis content. La connexion a bien marché, alors que c’est super rare les collaborations franco-américaines qui ont donné un bon morceau ces derniers temps. Je ne me suis pas pris de gifle depuis longtemps.

Comment tu l’expliques ? Parce que beaucoup de connexions franco-américaines se font à distance ?
Je ne sais pas, il y a un truc qui relève de l’inexplicable. Si tu remets Affirmative Action, le son à l’ancienne de NTM avec The Firm, tu te rends compte qu’ils ne sont pas rencontrés pour l’enregistrer. C’est un simple remix en soi. Je crois que NTM ne pouvait plus sortir de son à cause d’une décision de justice. Du coup, pour ne pas tomber sous le coup de la loi, ils ont réussi à trouver une manigance en faisant un remix. Quand tu l’écoutes, tu sens que Nas a enregistré dans un beau studio alors que Kool Shen et Joey Starr ont plutôt l’air de rapper dans la cave. Ca ne sonne pas pareil, mais le morceau marche de fou. Comme quoi, c’est pas une question de se rencontrer forcément.

Qu’est ce qui te plait tant chez Freddie Gibbs ?
Je l’ai découvert à l’époque de ses premières mixtapes et je l’ai très vite kiffé, parce qu’il a un flow extrêmement technique. À l’époque, dans l’Entourage, on faisait beaucoup attention à ça. Sur scène, il est impressionnant parce qu’il n’a pas de backeurs, il lâche des flows très condensés, très rapides, sans aucun problème de souffle. En plus, il pose sur des intrus et des BPM hyper différentes. C’est cool de faire un feat avec un gars dont tu apprécies vraiment la musique.

En ce moment, il y a d’autres rappeurs américains qui retiennent ton attention ?
En vrai, le Dieu c’est Kendrick Lamar. Rien que l’autre jour, sa performance pour les Grammy Awards, c’est impressionnant. Il joue un morceau de son album, mais l’instru est totalement revisitée, avec un show à l’américaine et une interprétation incroyable. Ça donne un nouveau morceau. Sur les critères purement de MC, c’est un monstre dans la technique, l’écriture. Il t’apprend à rapper, un peu. C’est ça qu’on kiffe écouter, des mecs qui t’apprennent à rapper.

C’est marrant : tu as souvent dit que tu étais influencé par le rap new-yorkais, mais ton rappeur du moment, Kendrick Lamar, vient de Californie.
J’ai été très influencé par le rap new yorkais… des années 90 ! C’est triste mais il n’y a plus grand chose à New York, alors que la côte ouest renouvèle le genre en ce moment avec Kendrick en tête. Avant, les gros producteurs donnaient un son à leur région en produisant les artistes du patelin. Genre Dr Dre à l’ouest, Pete Rock ou DJ Premier à l’est, J Dilla à Détroit. Aujourd’hui, les gars de New York qui ont percé, genre ASAP Rocky, se sont inspirés du style du sud. C’est cool, je m’en beurre en réalité d’où les gens viennent. Je pense qu’aujourd’hui avec internet tout se décentralise beaucoup plus. Même si déjà à l’époque Dr Dre produisait Eminem qui vient de Detroit et Jay Dee The Pharcyde qui viennent de Los Angeles. En France tu vois des rappeurs de Paris rapper comme Jul qui vient de Marseille. Et vice versa. En tout cas pour revenir à ta question je peux apprécier Travis Scott, qui vient du Texas comme Curren$y ou Trademark qui viennent de Louisiane. Peu importe.

Tu as pensé à te mettre à l’autotune, comme Travis Scott ?
J’ai essayé et j’essayerais, encore, surtout que je trouve qu’il l’utilise de manière assez originale. Je ne me ferme à rien, il faut juste que ça colle et que tu le sentes. Après, quand tu fais de l’autotune, il faut généralement trouver une mélodie avant d’écrire les paroles. Alors que moi, quand j’écris, j’essaie de faire en sorte que mon texte défonce sur des instrus différentes et de pouvoir le rapper en freestyle à la radio. J’aime bien chantonner sans mettre d’effet. À une époque, j’ai pas mal écouté Max B qui est un dieu dans l’art du flow chantonné. Je suis aussi influencé par la chanson française. Quelqu’un comme Gainsbourg, on ne peut pas dire qu’il pousse sa voix. Il la pose tranquille, avec une interprétation de malade. Sur mon album, il y a un son qui s’appelle Trompes de Fallope où je chantonne tout le temps, à la Doc Gynéco. C’est venu comme ça, en écoutant l’instru.

Elle parle de quoi cette chanson ?
L’idée, c’était d’écrire sur le thème de l’adultère. D’abord, j’ai trouvé plein de phrases avec des jeux de mots autour de la tromperie. Quand j’avais tout ce bouillon, une histoire est apparue d’elle même : celle d’un homme qui est cocu. Le point de départ c’est une chanson de Georges Brassens qui m’a inspiré. Dans une chanson -je ne sais plus laquelle- il dit « tu as connu toutes les moustaches ». Cette phrase m’a tellement fait rire que je l’ai reprise. En studio, quand j’ai lâché cette ligne, mes potes m’ont regardé bizarre. Mais moi, j’y croyais. (Rires)

bazzy

Pour tes clips, tu regardes aussi ce qui se fait outre-atlantique ?
Avec le réalisateur Dijor Smith, qui bosse sur la plupart de mes vidéos, on s’inspire surtout de films. C’est l’occasion d’aller titiller le 7ème Art. Mes deux films préférés, c’est Il était une fois en Amérique et 2001, l’Odyssée de l’Espace, soit deux films très longs et très lents qui ne plaisent pas à tout le monde. Pour faire l’un ou l’autre en clip, faudrait que j’ai un gros budget. Après, tu peux quand même t’inspirer de films dans la vision qui est proposée, la manière d’exploiter un décor, la lumière.

Dans l’un des morceaux de l’album, tu parles aussi du monologue de Marlon Brando dans le film Apocalypse Now.
Celle-ci, c’était surtout pour la rime, je dois le reconnaître. En revanche, j’ai vraiment tenu à parler de l’Odyssée de l’Espace dans un autre morceau et d’Il était une fois en Amérique sur le titre Croquemort, qui n’apparaît pas dans l’album. J’évoque aussi le film Tchao Pantin à un moment. J’aime bien éparpiller des petits clin d’oeils à des films que je kiffe, à droite à gauche.

Sur P-Town, il y a un côté très français, voire parigot, avec des titres comme Trompes de Fallope ou Ultraparisien, un morceau sur les ultras du Paris Saint Germain. Mais au milieu de tout ça on retrouve Freddie Gibbs. Comment t’as réussi à concilier les deux ?
Dans le rap parisien, on a les deux cultures. La culture parisienne, avec l’argot des blousons noirs, les dialogues d’Audiard, tout cet univers. Mais aussi l’influence du hip-hop américain. En fin de compte, mon album, c’est le projet d’un titi parisien, d’un Gavroche.

Le premier album de Jazzy Bazz P-Town sort vendredi 26 février.