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N’ayez pas peur d’Oneohtrix Point Never

N’ayez pas peur d’Oneohtrix Point Never

Derrière ce blaze à faire fuir n’importe quel fan de pop se cache en fait un génie visionnaire, loin d’être barbant : Oneohtrix Point Never pourrait même être votre meilleur atout iPod pour 2016. Voilà pourquoi.

Il est mille fois moins médiatique qu’un Fakear ou qu’un Kanye West, ce qui ne l’a pas empêché de squatter les classements 2015 de très nombreux magazines. Son nom est imprononçable du premier coup, pourtant, nous sommes nombreux à l’avoir retenu dans un coin de notre tête. La sienne, de tête, on la connaît peu, et il faut dire que le monsieur qui se cache derrière Oneohtrix Point Never n’est pas une diva des podiums. Et c’est peut-être pour ça qu’il est cool.

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Né et élevé à Boston, d’ascendance Russe, Daniel Lopatin a été élevé par une mère professeure de piano, un père folkeux, et bercé avec des synthétiseurs qui traînaient dans le garage en prime. Bientôt dix ans que ce type réécrit toutes les règles de la musique électronique, sans jamais faire d’esbrouffe, et il semble bien que le temps ait payé : son dernier album Garden Of Delete, sorti en fin d’année dernière chez Warp, contient tous les éléments de l’électro des trois décennies à venir. Alors qu’il s’apprête à mettre ses fans à genoux dans un Trabendo bondé ce jeudi 25 février dans le cadre du festival A Nous Paris Fireworks, trouvons les clés pour mieux comprendre ce nerd, ce génie, ce doux dingue qui n’en fait qu’à sa tête.

En fait, il fait de la pop...

Certes, cela n’a pas toujours été vrai. Daniel Lopatin n’est pas un lapin de six semaines : il a déjà sorti huit albums depuis le début de sa carrière. Et si les premiers sont restés si confidentiels, c’est qu’ils étaient indéchiffrables ! Il n'y a qu'à réécouter les morceaux hyperprogressifs de ses premiers disques pour s'en assurer. Mais il a changé, et Garden Of Delete est une sorte de mutation ultime de sa conversion. Olivier Drago est le rédacteur en chef du magazine New Noise qui a choisi de le placer en couv' en fin d’année dernière : « Pour être sincère, avant Garden of Delete, ses disques me laissaient plutôt froid, et autour de moi, nombreux sont ceux à avoir vraiment commencé à apprécier sa musique à partir de ce disque-là ». Il suffit d’écouter les voix disséminées dans l’album : du quasi R’n’B ! Notre interlocuteur confirme : « cet album est pop, et c’est ce qui le rend génial. Lors des premières écoutes, tu n’y comprends rien, tu ne sais pas où il veut en venir, avec son mélange de glitch, d’electro-grind compressé, de solos de guitare, de R'n’B mutant... Mais tu as envie d’y revenir, pour comprendre. Et d’un coup, tu te rends compte qu’en fait tout se tient incroyablement bien, et que ce qu’il a voulu faire, cette fois, ce sont des chansons pop ». On vous laisse imaginer un featuring de Beyoncé sur ce morceau, ça fonctionnerait presque.

Oneohtrix Point Never — « I Bite Through It »

Ses clips sont dingues

Les clips, soyons honnêtes, c’est plus ce que c’était. Les labels n’ont plus de sous, donc fini les vidéos de Björk avec des robots, place à la débrouille. Et pour ça, Daniel Lopatin s’est trouvé un allié de choix en la personne de Jon Rafman. Inconnu au bataillon pour qui n’a pas une maîtrise en art numérique, ce Canadien de naissance « s’intéresse principalement à l’impact de la technologie sur la conscience contemporaine » (merci Wikipedia). Il s’est fait connaître grâce à des créations photo et vidéo qui reprenaient le contenu interlope du Net (Google Street View, les tréfonds de YouTube…), le résultat étant extrêmement déroutant. Avec Oneohtrix Point Never, il a repris cette méthode pour le titre « Still Life (Betamale) », mais la vidéo du titre « Sticky Drama », va plus loin : réalisée par les deux compères, elle est ultra saturée, féérique et glauque à la fois, et aussi saisissante que la musique qu’elle accompagne. Tout ça a l’air sacrément réfléchi, non ? Daniel Lopatin réfute : « certains scénarios ont besoin d’images pour être complets, d’autres moins, mais je n’ai pas de message artistique aussi poussé qui nécessite une approche visuelle. Je prends les choses comme elles viennent !”. Le génie façon « force tranquille ».

Oneohtrix Point Never — « Still Life (Betamale) »

Oneohtrix Point Never—Sticky Drama

Son côté nerd, c’est du fake

C’est lui qui le dit : « je ne me suis jamais senti dans l’ombre, j’étais juste moins connu avant, mais je ne me suis jamais senti gêné d’exposer mes idées. On veut tous que notre musique fasse parler, sinon c’est de la fausse modestie ! ». Il l’a déjà dit lors de précédentes interviews : il apprécie Madonna autant que la surf music de Jack Nitzsche, et pense qu’il faut savoir être touché émotionnellement par tous les genres de musique pour créer soi-même quelque chose de différent. C’est là toute la force de l’artiste, selon le frenchie Superpoze qui retrouve dans Oneohtrix Point Never « le plaisir intellectuel d’une musique pensée et construite en suivant des règles, et le plaisir de la mélodie instinctive qui nous emmène d’un point A à un point B avec aisance ». De fait, il crée sa musique sans forcément qu’on ait besoin d’un doctorat en musique concrète pour apprécier et commente : « je pense que mon travail vaut le coup d’être “lu”, mais ce n’est pas nécessaire. Je vois le projet Oneohtrix Point Never comme un mélange d’affects, dont tu peux puiser les bénéfices sans avoir besoin d’expertise ». Débutants acceptés, pas besoin d’avoir fait l’IRCAM pour comprendre. Même si ça peut servir.

Oneohtrix Point Never—“Boring Angel”

Ses lives sont épiques

L’entraînement. Daniel Lopatin n’ira pas plus loin lorsqu’on lui demande comment un fan du détail comme lui arrive à être satisfait de ses lives. Ceci dit, c’est une description fidèle des prestations scéniques du bonhomme : précises, radicales, élaborées, elles semblent ne pas laisser de place à l’erreur. Pour le coup, c’est presque curieux de voir Oneohtrix Point Never naviguer au milieu d’Empress Of, de Baio, d’Inigo Montoya et des autres têtes d’affiche du festival A Nous Paris Fireworks, qui touche davantage au spectre indé qu’à la musique électronique. Julie Bathellier, chargée de communication du festival : « C’était un vrai défi cette date, en termes de communication, très risquée et pas du tout pop par rapport à l’image du festival. Finalement c’est la date qui marche le mieux !”. La programmatrice, Clémence Bizien, souligne l’importance des visuels, qui sont signés par Nate Boyce sur cette tournée (voir la très bizarre vidéo ci-dessous) : « La dernière fois que je l’ai vu en live, c’était sur l’album précédent, j’ai scruté des captations amateurs de cette nouvelle mouture avec les visuels de Boyce et je suis assez pressée de voir ce que ça donne en vrai !”. Et en vrai, il est accompagné, avec voix et guitares au programme (en plus du maelström électro), le duo officiant entre deux écrans hypnotisant. Épileptiques s’abstenir, mais fans de Madonna acceptés.

Nate Boyce

Oneohtrix Point Never—Live at The Regent Theater

Et après avoir vécu cela, vous devriez être prêts à remonter la discographie d’Oneohtrix Point Never, pour finir de cerner ce personnage aux multiples facettes, aussi contradictoires que passionnantes. Même si son nom est une plaie à prononcer.