Music par Kerill Mc Closkey 24.02.2016

Rien à faire du Kenya, Kanye est beau et « Famous »

À l’image du ramdam médiatique précédant The Life Of Pablo, le septième album de Kanye West est un sacré bordel. Et à l’inverse des précédentes œuvres du prodige de Chicago, le dernier venu ne présente pas de vision sonique nouvelle et cohérente. Trop rapidement considéré comme bâclé, il suffit en fait de quelques écoutes minutieuses pour comprendre l’unité cette fois-ci narrative qui lie les morceaux entre eux, celui du journal d’un éternel insatisfait. Kanye nous avait pourtant prévenu en partageant une première tracklist découpée en trois actes. Puis en l’intitulant The Life Of Pablo. Lequel ? Lequel ? Lequel ? Mais Kanye West tout simplement. Voici La Vie de Pablo West, racontée en quatre actes et quinze chapitres.

Acte II : Lumières décadentes

Chapitre 1 : « Famous »

 

Avec « Father Stretch My Hands », on avait laissé un Kanye West tiraillé entre son amour porté pour sa famille et ses démons intérieurs. En se remémorant l’abandon de son père quand il avait trois ans, le rappeur confiait avoir peur de reproduire lui-même l’irresponsabilité de son paternel, comme s’il pouvait être maudit génétiquement. Vu l’état d’urgence proclamé par l’instabilité sonique des deux courtes parties de « Father Stretch My Hands », Kanye se retrouvait à un moment de bascule. De quel côté allait-il être plongé ?

Rihanna débarque alors. Et chante comme un feu vert adressé aux pulsions de Kanye : « Je ne t’en veux pas de vouloir être libre / Je veux juste que tu saches…». Pas le temps d’écouter Riri jusqu’au bout, un gros beat triomphal enclenche la machine et West est déjà parti au quart de tour, libéré. Va pour le Kanye qui s’en bat les reins des autres et du bon goût alors, celui qui demande de l’argent par Twitter (ce qui a inspiré le site Help Kenya Not Kanye). Celui surtout qui se sent toujours dans le quartier où il a appris les codes de la rue, le Southside de Chicago : « A tous mes niggas du Southside qui me connaissent le mieux / Je pense que moi et Taylor pourraient encore faire l’amour / J’ai rendu cette salope cééélèbre / J’ai rendu cette salope céééélèbre ». Quel chef-d’œuvre. Évidemment que c’est faux, misogyne et stupide. Mais quel impact : en une petite phrase qui renoue avec la plus médiatique connerie de la star, West fait comprendre que t’embarques dorénavant avec le Yeezy connard qui dégoûte toute l’Amérique, jusqu’à son Président. Et encore, cela aurait dû être pire. Selon un témoignage publié sur Reddit (dont des infos ont été plus tard confirmées), la version originelle disait que Swift lui « devait » une nuit d’amour. Imaginez le scandale.

La suite de « Famous » est un torrent de gaminerie où les anciennes partenaires sexuelles de Kanye sont frustrées de sa célébrité, où l’argent est dépensé dans les jets et les voitures pour vivre la belle vie en compagnie féminine. Quand la vulgarité de Kanye était timide dans « Father Stretch My Hands », elle est ici joyeuse, enfantine, presque naïve (« Jeunes et vivants, woooooo / Nous n’allons jamais mourir, woooooo »). Car c’est moins sa célébrité ou sa brutalité qui se joue derrière, mais sa fuite des responsabilités. Comme s’il retombait en enfance. Comme s’il refusait d’être père.

Le featuring qui fait la diff’ : Rihanna

Quand Yeezus est sorti en 2013, le morceau « Blood On The Leaves » avait tout de suite fait parler. Dynamité par un sample techno du duo TNGHT, la chanson juxtaposait basses du tonnerre avec la voix de Nina Simone sur le mythique « Strange Fruit », véritable hymne rebelle contre la ségrégation aux États-Unis. Évidemment, ça n’a pas plu à tout le monde qu’une star comme Kanye West pioche allègrement, sans grand traficotage du sample, dans le répertoire de Nina. Et bien dans le même esprit, West s’amuse dans « Famous » à énerver une nouvelle fois ses détracteurs en allant encore plus loin : un sample de Nina Simone en fin de morceau, et surtout la reprise de sa mélodie par Rihanna, autre symbole du star-system contemporain. Un choc générationnel et idéologique que seul Kanye a le toupet pour faire, et le talent pour réussir.

Le sample qui fait la diff’ : Sister Nancy, « Bam Bam»

Toujours la même idée pour Kanye, celle de sauter joyeusement et sans limite sur un classique presque sacré de la musique noire. Peut-être le plus grand moment de The Life Of Pablo.

Le tweet qui fait la diff’

 

Encore plus de Kanye et de Pablo avec la suite de notre décryptage, demain sur Greenroom.fr.

Acte I, Chapitre 1 : Yeezus est mort, vive Yeezy : « Ultralight Beam » et l’humilité en face de Dieu

Acte I, Chapitre 2 : Sexe à l’eau de Javel et malédiction paternelle : « Father Stretch My Hands »

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Illustration épileptique d’Alix D’Anselme