Music par Kerill Mc Closkey 23.02.2016

Sexe à l’eau de Javel et malédiction paternelle : « Father Stretch My Hands »

À l’image du ramdam médiatique précédant The Life Of Pablo, le septième album de Kanye West est un sacré bordel. Et à l’inverse des précédentes œuvres du prodige de Chicago, le dernier venu ne présente pas de vision sonique nouvelle et cohérente. Trop rapidement considéré comme bâclé, il suffit en fait de quelques écoutes minutieuses pour comprendre l’unité cette fois-ci narrative qui lie les morceaux entre eux, celui du journal d’un éternel insatisfait. Kanye nous avait pourtant prévenu en partageant une première tracklist découpée en trois actes. Puis en l’intitulant The Life Of Pablo. Lequel ? Lequel ? Lequel ? Mais Kanye West tout simplement. Voici La Vie de Pablo West, racontée en quatre actes et quinze chapitres.

Acte 1 : Retour sur Père

 Chapitre 2 : « Father Stretch My Hands Pt.1 » / « Pt.2 »

 

« Ultralight Beam » nous avait laissé avec un Kanye West à genoux, priant devant Dieu pour la bonté dans le monde, mais impuissant devant le propre conflit personnel du croyant. Cette impuissance divine est directement illustrée dans « Father Stretch My Hands » : un sample du pasteur T.L. Barrett, représentant de Dieu, débute le morceau avant de se voir brutalement coupé par la phrase signature du duo le plus pervers du hip-hop américain, celui qui a emmené le trap ignare et défoncé du Sud sur toutes les radios, en Future et son producteur préféré Metro Boomin (« Si le jeune Metro ne te fait pas confiance, je vais te tirer dessus »). Et puis Metro tire un beat si sale et sec qu’il sonne comme une vulgaire démo, seulement rattrapé des caniveaux par un tendre refrain délivré par Kid Cudi. En quelques secondes et sans prendre le micro, Kanye West a figuré la force maléfique qui s’attaque à son désir de paix.

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La suite des deux courtes parties qui composent « Father Stretch My Hands » ne fait que développer cette tension originelle. Dans le style de collage schizophrénique caractéristique de Yeezus, West fait entrechoquer ambiances d’église et de strip-club, déclaration d’amour à Kim Kardashian (« Je veux me réveiller avec toi dans mes yeux ») et bêtises de vulgarité (« Si je baise cette mannequin / Et qu’elle vient de décolorer son trou du cul / Et que je reçois du décolorant sur mon T-Shirt / Je vais me sentir comme un trou du cul »). Ces derniers mots, le rappeur les délivre sans conviction, avec fébrilité : il n’assume pas cette partie de sa personnalité. Elle l’envahit. Il les récite comme un pantin. Il est maudit.

Juste après l’éclairement d’ « Ultralight Beam », Kanye est toujours conscient qu’il ne doit pas être complètement pris dans son obscur inhérent. Il est encore capable de le questionner. C’est alors du côté de son propre père qu’il cherche, celui-là même qui a quitté sa famille alors que le jeune West n’avait que trois ans. Un abandon familial qu’il retrouve désormais dans sa propre gestion de la famille : « Je pars, je pars, je pars / Debout le matin tu me manques tellement / Désolé de ne pas t’avoir rappelé / Le même problème que mon père avait »). Cette malédiction qui le touche, malgré toute sa bonté, elle est héréditaire. Il s’agira alors de la combattre. Ou de s’y soumettre.

Le featuring qui fait la diff’ : Kid Cudi


Le sample qui fait la diff’
 : Desiigner, « Panda »

Desiigner est le nouveau membre de GOOD Music, le label de Kanye West dirigé par Pusha T. Sa signature a été annoncée le jour-même de la présentation en grandes pompes de The Life Of Pablo, où son premier petit tube est carrément repris en fond de « Father Stretch My Hands Pt.2 ». Grand coup marketing pour présenter à un large public ce jeune loup. Par contre, il faudra pour Desiigner devenir autre chose que le copié-collé de Future afin de passer au prochain niveau. Même 50 Cent doute de lui.


Le tweet qui fait la diff’


Le point de vue de…
mon papa :

« J’apprécie comment il réutilise les vieilles musiques noires, les petits timbres soul et gospel. Par contre le reste, c’est de la pop commerciale sans intérêt ».

La petite note futile de bas de page

« Father Stretch My Hands » est autant ce qu’il y a de plus simple dans The Life Of Pablo que ce qu’il y a de plus étrange, intriguant avec ses drôles de juxtapositions, comme deux morceaux délavés sous les furieux tours de la machine à créer Kanye.

Encore plus de Kanye et de Pablo avec la suite de notre décryptage, demain sur Greenroom.fr.

Acte 1, Chapitre 1 : Yeezus est mort, vive Yeezy : « Ultralight Beam » et l’humilité en face de Dieu


730kanyeChap2 Illustration divine d’Alix D’Anselme