Music par Kerill Mc Closkey 22.02.2016

Yeezus est mort, vive Yeezy : « Ultralight Beam » et l’humilité en face de Dieu

À l’image du ramdam médiatique précédant The Life Of Pablo, le septième album de Kanye West est un sacré bordel. Et à l’inverse des précédentes œuvres du prodige de Chicago, le dernier venu ne présente pas de vision sonique nouvelle et cohérente. Trop rapidement considéré comme bâclé, il suffit en fait de quelques écoutes minutieuses pour comprendre l’unité cette fois-ci narrative qui lie les morceaux entre eux, celui du journal d’un éternel insatisfait. Kanye nous avait pourtant prévenu en partageant une première tracklist découpée en trois actes. Puis en l’intitulant The Life Of Pablo. Lequel ? Lequel ? Lequel ? Mais Kanye West tout simplement. Voici La Vie de Pablo West, racontée en quatre actes et quinze chapitres.

Acte 1 : Retour Sur Père

Chapitre 1 : « Ultralight Beam »

À partir de Graduation sorti en 2007, année où il accède définitivement au statut de superstar, les albums de Kanye West ont toujours comporté une chanson avec « Lights » dans le titre. « Flashing Lights » dans Graduation donc, « Street Lights » et « All Of The Lights » ensuite dans 8O8’s et My Beautiful Dark Twisted Fantasy. Logique pour l’artiste sur qui tous les projecteurs sont braqués, mais aussi pour le croyant qu’est Kanye. Et puis Yeezus est arrivé, avec son angoisse, son nihilisme et son blasphème. Et sans « Lights ».

Trois ans plus tard, The Life of Pablo de Kanye West ne débute même pas par « Lights », mais par « ULTRAlight ». La lumière est éblouissante, et la rupture totale. Au-revoir la claustrophobie paranoïaque de Yeezus, le bon petit Yeezy renaît, celui qui ne voit pas en Dieu et Jésus des égaux (« I Am A God »), mais des figures paternelles, protectrices, interventionnistes : « Délivre nous la sérénité / Délivre nous la paix / Délivre nous l’amour / Nous savons que nous en avons besoin ».

Accompagné d’un chœur gospel, Kanye West est ici en pleine prière, un geste d’asservissement envers le Saint Esprit, et le geste d’humilité par excellence. Il a retrouvé la voie, la lumière. Mais reste à savoir pour qui prie le généreux Kanye. Il pense au monde, à la Terre. « Nous ». Et même à notre capitale, que Kanye connaît très bien, en reprenant le slogan « Pray For Paris ». Il ne prie pas pour lui. Dieu est incapable de lui offrir ce dont il a besoin. Pour être définitivement en paix après l’épuisante lutte menée dans Yeezus, Kanye West a besoin de ce retour vers la croyance, mais également d’une autre réponse que le Ciel ne peut lui donner : « J’essaye de garder ma foi / Mais j’ai besoin de quelque chose en plus / Un endroit où je peux me sentir en sécurité / Et terminer ma guerre sainte » confesse le refrain chanté à l’unisson par The-Dream et le chœur. Première chronique d’un insatisfait.

Initialement annoncé en clôture, « Ultralight Beam » a finalement trouvé sa place en pole position, quitte à rendre une phrase de Chance, The Rapper caduque (« Juste balance ça à la fin si je suis trop en retard pour l’intro »). Et ça change tout, si jamais on considère The Life Of Pablo comme une suite narrative. Sûrement parce que c’est une histoire évidente, préfabriquée et que tout le monde voudrait voir, l’album a été décrit comme celui du retour vers la foi de Kanye West, alors qu’il n’en est que le préambule, non la solution. À partir d’« Ultralight Beam », la croyance est actée, la puissance étourdissante des chœurs étant suffisante pour l’imprimer durablement. Kanye West est peut-être Pablo l’apôtre, mais il ne fait que commencer sa quête intérieure.

Le sample qui fait la diff’ : @sheisnatalie

Gros trip post-moderne, The Life Of Pablo débute par le sample d’une vidéo Instagram, trouvée sur le compte d’une jeune fille nommée Nathalie. Et c’est beaucoup moins perturbant sans l’image.

Le featuring qui fait la diff’ : Chance, The (Fuckin’) Rapper

Merci Dieu pour Chance, The Rapper. Quel featuring. Bien aidé par l’atmosphère grave de la chanson, le jeune prodige de Chicago donne ici une performance pour l’Histoire. Exaltante, versatile et incroyablement aimante. Envers Dieu bien sûr, mais surtout envers Kanye West : quand il répète « C’est ma partie, personne d’autre ne parle », on sent la joie et l’honneur qu’il ressent à participer à un album de la déjà légende de sa ville d’origine. Grâce à Chance, « Ultralight Beam » nous rappelle d’entrée qu’on se trouve face un album de Kanye West, qu’on se trouve face à un événement musical important.

Le tweet qui fait la diff’ :


Le point de vue de… Christophe, fervent chrétien :

La musique est magnifique. Mais j’ai du mal à être touché par la déclaration de foi d’un homme comme Kanye West. L’agressivité de sa personnalité ne me laisse que trop sceptique par rapport à son lien avec la religion…

La petite note futile de bas de page :

Cela fait combien de temps qu’on n’avait pas eu une ouverture d’album aussi forte et mémorable ? Comme ça rapidement, on pense au géant « Let It Happen » de Tame Impala. Mais en hip-hop, dont les albums débutent souvent c’est vrai par des intros en forme de mise en bouche, faudrait peut-être bien remonter au « Ambitionz Az A Ridah » de 2Pac, il y a 20 ans.

Encore plus de Kanye et de Pablo avec la suite de notre décryptage, demain sur Greenroom.fr.

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Illustration divine d’Alix D’Anselme