Music par Nicolas Bresson 24.02.2016

Dozzy, Tozzi et tutti quanti : quand l’italo-techno va crescendo

Dozzy, Tozzi et tutti quanti : quand l'italo-techno va crescendo

Longtemps considérée comme vulgaire et commerciale, la scène électronique italienne connaît aujourd’hui un nouveau souffle salvateur. Principalement grâce aux producteurs d’une techno mentale et expérimentale, connectée à Berlin, mais aussi à des artistes house minimalistes sous influences anglo-saxonnes et… roumaines. États des lieux.

Il y a encore quelques années, l’évocation de l’Italie au sujet des musiques électroniques suscitait au mieux un silence méprisant, au pire des cris d’orfraie. On exagère à peine. Mais il est vrai que la Péninsule a un long passif en la matière, débuté dès la fin des années 1970 avec l’italo-disco — qui délivra quelques morceaux de bravoure certes — puis avec l’eurodance dont elle fût malheureusement en pointe. Plus près de nous, des artistes comme Gigi d’Agostino, Gabry Ponte ou Benny Benassi n’ont pas vraiment œuvré pour inverser la tendance.

Passarani, Anibaldi : la vieille garde romaine

Quelques amateurs éclairés vous signaleront toutefois l’existence d’une scène techno à Rome dès le début des années 1990 autour d’artistes comme Marco Passarani qui effectuait le grand écart entre électro-disco sympathique et IDM — Intelligent Dance Music — plus complexe. Ou encore Léo Anibaldi, Freddy K et surtout Lory D qui avec son label Sounds Never Seen posait les bases d’une techno acide, sombre et mentale. Il sera d’ailleurs adoubé par Aphex Twin en personne qui rééditera ses meilleurs morceaux sur le label Rephlex quelques années plus tard.

Gigli, Lupi, Dozzy : le courant hypnotique

C’est toujours à Rome, ville décidément à part sur l’échiquier électronique, que va se former, dès le milieu des années 2000 la scène techno italienne telle que nous la connaissons aujourd’hui. Sur le label Elettronica Romana, on retrouve déjà les Giorgi Gigli, Brando Lupi et Donato Dozzy qui, en réaction à la vague minimale d’alors et fortement influencés par la scène berlinoise, vont déployer une deep techno acide, métallique et profondément hypnotique. Les artistes tâtonnent, restent longtemps dans l’underground, le label ER finit par fermer et ses acteurs s’exilent en Allemagne où montent leurs propres structures, avant d’exploser au début des années 2010 avec le retour en force de la techno sur les dancefloors européens. Au cœur de cette nouvelle scène, on retrouve donc Donato « Professor » Dozzy aux faux airs de John Lennon avec ses petites lunettes cerclées. Aussi à l’aise dans l’ambient contemplatif que dans la techno mentale, ses meilleurs projets se trouvent être ceux où il parvient à marier le meilleur des deux genres. Notamment dans son duo avec Giuseppe Tillieci aka Neel intitulé « Voices From The Lake » et dont le premier album cristallin et aquatique a été salué par le public et la critique.

Donato Dozzy a également travaillé par le passé avec Brando Lupi, auteur d’une techno feutrée lorgnant plus volontiers du côté du dub. Ce dernier n’a cependant pas sorti grand chose ces derniers temps et il se murmure qu’il préparerait un projet assez éloigné de la techno. Autre vieux comparse de Dozzy, Giorgio Gigli a fondé le label Zooloft et évolue dans une musique très mentale et froide, parfois à la limite du dark ambient. Il a récemment signé un album sur le label du hollandais Speedy J lui aussi grand adepte d’une techno cérébrale. Parmi les anciens, on n’oubliera pas de citer Dino Sabatini, plus porté sur les samples ethniques et tribaux, toujours dans cette recherche de l’hypnotisme musical. Et puis il y a Luca Mortellaro aka Lucy. D’abord installé à Paris il a travaillé en duo avec son ami Rone dans une veine tech-house mélodique, assez éloignée des ambiances industrielles qu’il développe désormais à Berlin sur son acclamé label Stroboscopic Artefacts. Concernant la nouvelle génération on vous conseille de jeter une oreille aux travaux de Fabrizio Lapiana, plus deep et moins sombre que ses congénères et fondateur d’Attic Music. Il y a aussi Luigi Tozzi, qui a créé le label Hypnus, ce qui en dit assez long sur ses intentions musicales. Débarrassé des oripeaux dark et industriels de ses prédécesseurs, il propose une techno plus lumineuse et mélodique. La relève est là.

Max_M, Hunter/Game : les électrons libres

Tous les artistes techno italiens ne se sont toutefois pas conformés à cette veine sombre et atmosphérique, flirtant parfois avec l’ambient/drone. Parmi ceux ayant tracé leur propre route on citera bien évidemment le regretté Max_M disparu d’un cancer foudroyant en mai 2015. Ancien de la scène italienne et originaire cette fois de Milan, il ne s’était attelé sérieusement à la production qu’à partir de 2008. Fondateur du label M_Rec il proposait une musique plus énergique, moins introspective mais tout aussi efficace, rappelant certains travaux de Jeff Mills.


Dans les sorties récentes, le duo Hunter/Game propose chez les Allemands de Kompakt une techno progressive plus apaisée et ponctuée de belles envolées mélodiques. Et si vous êtes avides d’une musique un peu plus rentre dedans, on ne saura trop vous conseiller le jeune Andrea, lui aussi signé chez des allemands, Ilian Tape. Visiblement très influencé par Shed — l’un des résidents du Berghain — il propose une musique mélodieuse mais aux rythmiques très appuyées.

Les jusqu’au-boutistes de la house

Et la house dans tout ça ? Rassurez-vous les Italiens ont aussi pris le pas dans ce genre qui a toujours été complémentaire à la techno. Là, nous trouvons deux écoles. Tout d’abord celle de Riccardo et Domenico Rosa qui, partis s’installer à Londres ont fondé leur label Imprints Records. Leur deep-house est assez minimale et sophistiquée tout en restant ludique et organique. Elle a en tout cas tapé dans l’oreille de nombreux DJ’s. Et puis il y a la scène connectée à la fameuse « minimale roumaine ». Vous savez cette house minimale au groove irrésistible et aux sonorités feutrées et élastiques. Un genre qui s’essouffle un peu c’est vrai mais que Giovanni Verrina et Germano Ventura se sont appropriés et auquel ils ont apporté une insouciance bienvenue. Giovanni est d’ailleurs l’un des fondateurs du label roumain All In qui a une bonne côte chez les spécialistes. Comme désormais l’ensemble de la scène électronique italienne d’ailleurs.