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Le dandy techno-punk de la dance musique : Andrew Weatherall

Le dandy techno-punk de la dance musique : Andrew Weatherall

L'album monstre Covenenza d'Andrew Weatherall sort le 26 février. L’occasion de dresser le portrait de l’une des personnalités les plus fascinantes de la scène électronique. À la fois pionnier et mentor, ce producteur prolifique à la dégaine improbable a même un festival à son nom.

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Le monde de l’électro compte peu de personnages aussi atypiques qu’Andrew Weatherall. Alors que le profil du DJ-star contemporain est un beau gosse un peu passe-partout, tout est différent chez Andrew Weatherall, sa dégaine, son attitude, son parcours. Avec bientôt 30 ans de carrière sous le coude, ce vieux dandy au look rugueux, suscite le respect pour l’ampleur de sa contribution à la musique, la fascination pour son érudition et la dévotion pour ses excentricités et les mille anecdotes qui l’entourent. Dans l’univers de la dance et de l’indie-pop, ce techno-punk est un étrange mélange entre John Peel, le DJ star de la radio anglaise mort en 2004, Adrian Sherwood, l’omniprésent producteur aux mille remixes, et un personnage de fiction absurde sorti d’un film des Monthy Pythons. Rares sont les DJ’s qui méritent autant le culte qui les entoure.

Petits blanc morveux, pionnier de l’acid-house

Dans les années 1980 à Windsor, bourgade middle-class proche de ce qu’on appelle aujourd’hui le Grand Londres, il n’y a pas grand-chose d’autre à faire que de se plonger corps et âme dans la culture post-punk. Et c’est bien ce que fait le jeune Andrew et ses potes du coin — ses illustres tatouages en témoignent encore. Une clique se constitue autour de la rédaction d’un pittoresque fanzine, Boy’s Own, authentique morceau de sous-culture brassant musique, football et nightlife sous la plume de petits blancs morveux. Il n’en sortira qu’une douzaine de numéros devenus collectors (et réédités en 2009), mais le support donnera à ces gamins suffisamment de crédibilité pour lancer un label du même nom (sur lequel paraîtra d’ailleurs le premier The Chemical Brothers sous le nom de The Dust Brothers), et des soirées au mythique Shoom, qui fut l’un des clubs précurseurs de la vague acid-house. En 1987, Weatherall se retrouve plus ou moins DJ malgré lui grâce à une collection de disques déjà conséquente, et vit de l’intérieur l’essor de la scène rave qui dévaste les champs du Royaume-Uni. « On organisait nos propres raves et cela nous a valu un coup de fil du Sun un jour parce qu’on en aurait monté une sur une propriété de Sa Majesté, se rappelle-t-il dans le Guardian. Mais on s’en sortait bien dans l’ensemble : nos fêtes ne rameutaient pas plus de 300 personnes, il y en avait toujours une plus importante dans le coin qui retenait l’attention des forces de l’ordre loin de nos activités ».

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« Je pense être l'une des personnes les plus chanceuses du monde »

Il se plaît à le dire, sa carrière de DJ est presque un accident. « Il s’agit encore d’une sorte de hobby à mes yeux, assurait-il récemment à Resident Advisor. Je pense être une des personnes les plus chanceuses du monde. Certes, j’avais la connaissance, mais j’ai surtout été au bon endroit au bon moment dans les premières années du mouvement. » Toujours est-il que sa patte, éclectique et généreuse, le fait tourner encore aujourd’hui : ses sets sont de ceux qui sont truffés de morceaux obscurs qui semblent meilleurs que tous ceux que l’on connaît ou pourrait connaître. Ses mixes pour BBC6 sont des mines d’or encyclopédiques où se rencontrent passé méconnu et découvertes d’insiders, et ses prestations en club possèdent une mystique intouchable. Une nuit au Robert Johnson, célèbre adresse du clubbing mondial à Francfort, un caisson de basse prend feu pendant qu’il mixe. « Le représentant commercial de la marque du système son était présent, relate-t-il à RA. Je m’attendais à me faire taper sur les doigts, mais il est revenu tout sourire en me disant : « ils sont chauds les disques que tu joues, non ? ».

Mais la renommée de Weatherall tient surtout à ses dons de producteur, dont la trace s’étale des années 1990 à aujourd’hui et traversent le spectre musical de l’indie-pop à l’électro en passant par le reggae. Sa première entrée en studio marque l’invention du style baggy, lorsqu’il transforme en 1991 un simple morceau de Primal Scream en l’hymne générationnel « Loaded » grâce à une mise en avant de la rythmique et à un collage de dialogues de films.

Aujourd’hui encore ce titre culte n’a rien perdu de sa puissance. Il fait partie de ces rares morceaux capables de réconcilier indie-kids et ravers sur le dancefloor. Rapidement, ses services deviennent très demandés. Ses remixes s’arrachent, ils deviennent une sorte de caution pour les artistes qui veulent avoir l’air connecté à la scène électronique naissante. Bjork, New Order, les Happy Mondays, My Bloody Valentine, Saint-Etienne, Ricardo Villalobos et tant d’autres ont eu droit à d’ambitieuses relectures dépassant souvent les 10 minutes. À ce répertoire-là s’ajoute celui de ses propres projets, comme les duos Two Lone Swordsmen ou Sabres Of Paradise, qui mélangent dub et beats plus expérimentaux. De son propre aveu, Weatherall lui-même a perdu le fil de son abondante production, et n’en retient qu’une portion limitée. « J’ai entendu un morceau que j’aimais bien il y a quelques années dans un magasin de disques à Londres. Je trouvais ça pas mal et je me demandais ce que c’était. J’ai mis un moment à réaliser que c’était le premier Two Lone Swordsmen ! » Il aurait également oublié toutes les fois où il a joué à la fameuse Hacienda de Manchester… Mais ça on comprend mieux pourquoi.

L'Andrew Weatherall Festival à Carcassonne

Aujourd’hui, à 52 ans, l’homme s’est un peu adouci. Connu pour ses excès, il dit pourtant avoir toujours réussi à « réaliser quand la porte de la dignité était sur le point de se refermer sur moi » (Clash Music). Jusque-là frileux sur la communication et réputé acariâtre, il s’est ponctuellement révélé aux médias comme un caractère sagace, facétieux et très chaleureux, tout en se tenant à l’écart des réseaux sociaux (bien qu’il ait tenté de vendre sa légendaire barbe aux enchères sur eBay...). Aujourd’hui, la scène électronique le considère comme une sorte de mentor indie : des jeunes groupes comme Fuck Buttons ont vu leurs meilleurs travaux mis en boîte par ses soins, et même The Horrors l’avait approché pour leur décisif Primary Colours.

Et voilà qu’il sort sans aucune forme de publicité son deuxième album sous son propre nom, Convenanza, une savoureuse collection de jams post-rave, riches mais détendues, concoctées par un vieux renard qui sait y faire en studio. Mais le plus inattendu est que cet album donne aussi son nom à un festival qui a lieu en septembre dans la citadelle de Carcassonne. Organisé en compagnie de quelques Français tout aussi passionnés que lui, ce festival – qui c’est un temps carrément appelé le Andrew Weatherall festival – a pour promesse « turning listeners into believers » ( faire de ceux qui nous écoute des croyants ).

Des fidèles, ce gourou underground n’en manque pas. Assez en tout cas pour écouler chaque édition limitée des sorties de ses labels Bird Scarer records ou Moine Dubh, qui ne sortent que des vinyles. Décidément, Andrew Weatherall est un artiste comme on n’en fait plus et alors qu’il lutte efficacement contre sa propre panthéonisation en gardant toute sa curiosité et son oreille experte, il trouve même le temps de s’exercer à la gravure sur bois. Quand on vous dit qu’il n’est pas comme les autres.