Music par Kerill Mc Closkey 12.02.2016

Ce qu’il faut retenir de Yeezy Season 3, outre le ridicule, l’ennui et les Kardashian

Ce qu'il faut retenir de Yeezy Season 3, outre le ridicule, l'ennui et les Kardashian

Kanye West a présenté ses fringues, sa famille et ses amis au Madison Square Garden. Ah et son nouvel album aussi.

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« One hand in the air if you don’t really care / Middle finger in the air if you don’t really care / It’s like that sometimes, man, ridiculous / Life can be sometimes ridiculous ».

On a souvent pensé à ce refrain de « So Appalled » ( My Beautiful Dark Twisted Fantasy ) hier soir, lors de la présentation de Yeezy Season 3 au Madison Square Garden de New York. Diffusé internationalement dans plusieurs cinéma et via TIDAL, l’évènement dévoilant les nouveaux sons et vêtements conçus par Kanye West a effectivement été un sacré spectacle de nonchalance. Mais avec un certain souffle. Limité à des mannequins quasi-immobiles accompagnés par l’album The Life Of Pablo, la performance était loin du show exubérant qu’on pouvait attendre. Pas loin du foutage de gueule, le minimalisme de la performance a eu le mérite de faire réfléchir sur les images transmises, sur la musique, et sur le sens de toute cette prétention. Plutôt que de la satisfaction, le visionnage de cette chose étrange a débouché sur des questionnements. Et c’est assez rafraîchissant, au final.

© Andrew Kelly/Reuters
© Andrew Kelly/Reuters

Sa glorification de la « négritude » était-t-elle rebelle ?

Commençons tout de suite par la grande question qui agite la musique populaire américaine en ce moment. Quelques jours après la prestation supposément engagée de Beyoncé au Superbowl, voilà que Kanye West emploie des mannequins clairement orientés vers une représentation résistante de l’afro-américain. Ses vêtements et la mise en scène de sa collection ont par évidence repris des imageries tirées de l’esclavage. À l’image de la réappropriation du terme « nigga », Yeezy Season 3 cherchait à reprendre contrôle des symboliques de l’oppression des noirs en lui trouvant beauté. Grand nombre de plans de caméras cherchaient à capter l’esprit rebelle des années 1970 et des Black Panthers, jusqu’à l’inévitable lever de poing à la JO 68, au cas où on n’avait pas compris.

© JP Yim/Getty Images for Yeezy Season 3
Black Power – © JP Yim/Getty Images

Sans être forcément original, cet engagement au sein d’un tel événement est toujours respectable. Mais quand Beyoncé le couplait à un certain féminisme et au cours d’un modeste divertissement, le message politique de Kanye West est trop décrédibilisée par la célébration de sa propre richesse et de la misogynie ambiante du spectacle. Pour faire court, la couleur de peau n’est qu’un des rapports de domination dans la société occidentale. Le genre et la classe en sont d’autres. Les fourrures des Kardashian et des amis de Kanye, c’est glorifier le fric. Les femmes qui gardent la petite pendant que les gars se montrent, c’est de la misogynie, comme rapper sur un morceau qu’on pourrait toujours baiser une Taylor Swift qui lui devrait tout son succès. En soi, ce n’est pas grave du tout, personne ne demande à Kanye West d’être exemplaire. Juste que la dimension rebelle de Yeezy Season 3 s’en trouve relativisée.

Sommes-nous revenus à l’époque de Louis XIV ?

Le show du Madison Square Garden avait un sérieux goût de Versailles. Les lumières se sont d’abord mises sur Kim Kardashian, la reine, avant d’introduire le reste de la famille royale. King Kanye est ensuite arrivé, la star, accompagnée d’un jeune loup qui monte (Travis Scott) et d’un vieux sage en veste militaire (Pusha T, qui s’est cru à un concert de Kasabian). Les deux ont formé la garde rapprochée de Kanye West toute la soirée, comme un prince et un cardinal. Enfin, la fameuse North West, fille du couple KK, s’est échappée en grandes pompes, comme un dauphin. Souvent caché, le triomphe d’une certaine aristocratie de la musique était ici à son paroxysme.

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Caitlyn Jenner, Kourtney Kardashian, Kendall Jenner, Khloe Kardashian et Kim Kardashian – © Andrew Kelly/Reuters

Quelle image renvoyée de la mode ?

La réponse ne pourra être mesurée que dans quelques temps, mais la haute-couture est bien la grande gagnante de cette soirée. Industrie fermée et lointaine depuis très longtemps, Yeezy Season 3 a offert une plateforme populaire et en phase avec son temps à la mode. Au-delà de la qualité des vêtements, elle a montré qu’elle pouvait encore raconter quelque chose et ce devant un public élargi.

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Naomie Campbell a 45 ans. © JP Yim/Getty Images

Alors cet album, un chef-d’œuvre ?

C’est prématuré à la première écoute, surtout entouré de tout ce cirque, mais The Life Of Pablo n’est sûrement pas assez surprenant pour juste lutter avec les autres disques de Kanye West. En revanche, l’excitation était au rendez-vous. Malgré quelques moments douteux, l’ensemble a regorgé d’idées de production, de tension, de performance. Kanye joue toujours aussi bien son rôle de rappeur médiocre à l’imagination débordante, bien aidé par des featurings d’excellence (Chance The Rapper en ouverture et Frank Ocean en clôture, dur de faire mieux). « No More Parties In L.A. », écarté à la dernière minute, ou même « All Day » auraient quand même pu remonter l’intensité d’un album qui s’endort un peu passé la mi-temps.

 

Et sinon ?

. Kanye West qui danse avec sa clique va nourrir un siècle de memes, à notre plus grand bonheur.
. Les pauvres mannequins.
. Kanye sort aussi un jeu vidéo. « Only One » mettra en scène sa mère s’envolant vers le ciel, et ça a l’air sacrément kitch.
. Naomi Campbell a 45 ans.
. Kanye « rêve d’être directeur artistique de Hermès ».
. Travis Scott est très, très populaire. Son apparition a suscité le plus de réaction de la soirée dans la salle de cinéma parisienne où l’on a assisté au show, à égalité avec le freestyle hilarant de Yeezy « Kanye loves Kanye ».
. Quel mauvais DJ Kanye West ! Entre les soucis de branchement et les morceaux coupés, on aurait dit un vrai relou de soirée lambda.
. TIDAL est définitivement une blague. Comme attendu, le stream live du show a eu beaucoup de mal passé la qualité 240K. Et puis pourquoi payer 20 euros par mois si le grand événement de l’année est retransmis gratuitement, en boucle ?
. C’est super les collaborations, mais il est pour quand le foutu album de Frank Ocean ?!
. On ne sait toujours pas qui est Pablo, et on ne comprend toujours pas cette pochette dégueulasse.

Photo de couv – © Dimitrios Kambouris/Getty Images