Music par Clémence Meunier 08.02.2016

À l’Ircam, avec les savants fous de la musique

À l'Ircam, avec les savants fous de la musique

Au centre de Paris, à 16 mètres sous terre, se cache l’Ircam. On en croise le nom partout. Pourtant, peu savent ce qu’une centaine de scientifiques de la musique y fabrique.

Ah, Paris ! Sa Place Igor-Stravinsky, à deux pas du Centre Pompidou. Ses pigeons, nombreux. Ses spectacles de rue, sa fontaine ornée des Nanas colorées de Niki de Saint Phalle… et son mystérieux institut souterrain. Quatre étages en sous-sol où l’on croise artistes, scientifiques et instruments de musique bizarroïdes. Non, il ne s’agit pas d’un laboratoire top secret ni d’un bunker d’entraînement pour futurs espions. Il s’agit bien de l’Ircam. Un sigle que beaucoup connaissent… sans forcément savoir ce qui s’y passe.

IRCAM - Juin 2005

Il faut dire que l’Institut de recherche et coordination acoustique/musique, fondée en 1969 par Pierre Boulez (décédé le 5 janvier dernier), s’attelle à de compliqués projets, à la croisée entre sciences et art. Boulez, compositeur et chef d’orchestre, rêvait d’un endroit coupé du monde où la musique était étudiée au même titre que la physique, les mathématiques et autres domaines qui effraient parfois. Depuis les années 1990, les différents directeurs de l’Ircam travaillent à rendre leur institut plus ouvert sur le commun des mortels. Ainsi, un bâtiment donnant sur la place (avec des fenêtres, ouf) a été réhabilité pour y installer, notamment, une médiathèque.

La chambre anéchoïque, cet « instrument de torture »

Au cœur de la forteresse souterraine, on a trouvé, entre autres, une chambre anéchoïque, c’est-à-dire une salle sans écho. Le silence total. Si total que l’oreille finit par ne plus savoir à quoi elle sert. Un cauchemar. Il paraît qu’au bout de quarante-cinq minutes, les malchanceux enfermés dans cette chambre commence à halluciner et perdre l’équilibre. « C’est un instrument de torture ! », plaisante Cyril Béros, directeur de la production à l’Ircam. « Mais on y fait des mesures d’instruments de musique pour connaître leur rayonnement exact sans aucune perturbation ».

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D’autres endroits improbables à découvrir dans ce repaire ? « Des endroits non, des gens oui ! Il y a beaucoup de singularité dans notre maison, beaucoup de gens qui ont des pensées différentes, des inventeurs… On a besoin de cette petite étincelle de folie présente chez les personnes qui ont, tout à coup, une idée », poursuit-il. « Mais nous travaillons tout de même sur des projets au long cours, financés par les instances de recherche scientifique habituelle ». Environ 140 artistes et scientifiques y travaillent main dans la main, le nez dans des ordinateurs mais aussi auprès d’instruments de musique plus classiques. Car c’est là le but de l’Ircam : s’intéresser à la relation entre le monde instrumental, celui du violoniste tout ce qu’il y a de plus traditionnel, et le monde électronique. Un champ de recherche différent du GRM, où a travaillé Jean-Michel Jarre notamment, où l’on s’occupe exclusivement de musique sur support électronique – pas de violon donc.

Et l’Ircam inventa le DJ-set participatif

Passé l’étonnement de ce bâtiment sous-terrain et l’image des savants un peu zinzins qui s’y croisent, force est de constater que les projets de l’Ircam sont fascinants. Le principe est simple : un artiste, généralement issu de la musique classique contemporaine (dite « musique savante ») ou de la musique électronique, discute d’un éventuel projet avec Frank Madlenner, le directeur artistique de l’Ircam. Jonathan Harvey, compositeur expérimental décédé en 2012, rêvait ainsi d’avoir un orchestre parlant, c’est-à-dire un orchestre symphonique dont le son ressemblerait à une voix humaine. Qu’à cela ne tienne ! Deux ou trois ans après, un prototype est sorti. « Quand Jonathan Harvey est venu nous voir, le département Recherche travaillait déjà sur un projet similaire. Vous donnez une cible à l’ordinateur, comme un klaxon de voiture ou ici une voix, et il calcule pour vous proposer une manière de composer ce son avec un orchestre », explique Cyril Béros. Autres exemples de projet : un violon qui garde sa couleur chaude d’instrument acoustique tout en produisant des sons très différents, ou encore une installation lumineuse et sonore, réalisée avec la DJ Chloé et présentée jusqu’au 30 janvier dernier à la Gaîté Lyrique dans le cadre des Paris Music Club. Et puis de belles avancées en matière de technologie mobile : « Chloé pouvait, à partir de son set, envoyer des choses sur les téléphones des gens. Elle pouvait même, à certains moments, laisser la main au public qui jouait sur son téléphone des sons qu’elle a déterminé à l’avance… Comme une sorte de jam session électronique ! », détaille Cyril Béros en lâchant avoir également pris contact avec Rone

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En plus des logiciels commercialisés ou cédés gratuitement, des chambres de torture sans son et des « smart instrument », l’Ircam s’intéresse à notre petit confort auditif. Comprenez « spatialisation du son ». « On est habitué à écouter de la musique en stéréo dans son salon. Avec le cinéma, on connaît le format 5.1 où on est immergé dans le son. Mais on peut aller plus loin. L’Ircam a ainsi énormément travaillé à l’émergence de la norme binaurale (surnommée « son 3D », ndlr.), qui s’écoute au casque. Aujourd’hui, on façonne des systèmes qui existeront sûrement dans 30 ans, comme des dômes sonores pour une expérience immersive mais pour un public entier », prévoit Cyril Béros. Cette fois c’est sûr, ils sont un peu fous à l’Ircam. Mais quand on dansera sous un dôme complètement entourés de bonne musique, on ne se dira que quand même, heureusement qu’ils sont là.