Music par Nicolas Bresson 08.02.2016

Heretik : vingt ans de free party

Heretik : vingt ans de free party

Même s’ils sont aujourd’hui rangés des camions, les Heretik demeurent l’un des collectifs les plus emblématiques des free parties, ces fêtes clandestines dédiées à la techno radicale. Certains de leurs artistes, comme Popof, tournent désormais dans le monde entier, parfois même jusqu’à Ibiza. Alors qu’ils viennent de donner le coup d’envoi d’une tournée pour leur vingtième anniversaire, retour sur le parcours hors norme de ceux qui ont osé « poser » en plein Paris.

1996-2016. Qui aurait cru, alors qu’ils montaient leurs premiers « murs de son » dans des hangars désaffectés, que l’on parlerait encore des Heretik vingt ans plus tard ? Sûrement pas les intéressés eux-mêmes.

« On a tous perdu 10 kilos mais c’était le pied »

Leur histoire démarre assez classiquement. Au départ rien ne les distingue vraiment des nombreux sound-systems, ces collectifs prenant en charge à la fois l’aspect technique et artistique des événements techno, qui sont apparus dans les années 1990. « On était deux bandes de la région parisienne réunies par une amie commune » se souvient Nout, l’un des fondateurs du groupe. « On s’est tous retrouvés lors du teknival de Tarnos. On a fait les 11 nuits et 12 jours non-stop. On a tous perdu 10 kilos mais c’était le pied. Notre pote Léo avait embarqué les canapés en cuir du salon familial qu’on avait posé sur la plage. Déjà à l’époque, alors qu’on était venus en touristes, on s’était fait remarquer ». De simples participants au mouvement, ils en deviennent très vite acteurs. Ils se trouvent un nom à partir d’un jeu vidéo auquel s’adonnait Léo. « Cela voulait dire « ne souscrit pas à la doctrine établie » cela nous correspondait bien » s’amuse Nout. Et organisent leur première free party à Santeny dans le Val de Marne avec comme public une centaine de teufeurs.

« Suivez le bruit qui court »

Le groupe s’étoffe petit à petit « à chaque fois qu’on était motivés pour faire une soirée, des gens venaient se greffer pour aider, jouer, prêter du matériel ». Dans le même temps une circulaire ministérielle destinée à contrer l’organisation de raves légales amène un nouveau public dans les frees, pas vraiment concernées puisque totalement clandestines. Le sound-system des Heretik prend de l’ampleur tout comme la scène free et ils se permettent même quelques fantaisies. Comme celle d’organiser une fête sans faire d’infoline, ces messageries téléphoniques sur lesquelles étaient indiquées, au dernier moment, un point de rendez-vous. « On avait juste mis « suivez le bruit qui court ». Et on a eu plusieurs milliers de personnes. On en revenait pas » ajoute Ben, un autre membre du groupe.

La free party en plein Paris

En trois ans, et malgré quelques galères comme la saisie et la destruction des disques de leurs DJ’s, les Heretik se sont fait un nom sur la scène parisienne. Des mixtapes et des maxis produits par leurs artistes commencent à fleurir chez les disquaires. Ils jouent parfois dans le circuit plus officiel, notamment lors de soirées parisiennes au Gibus. Cette exposition nouvelle leur donne l’envie de proposer des fêtes plus ambitieuses. Adeptes de la provocation – les free parties ayant toujours représenté la tendance punk de la techno – ils théorisent le concept d’ « attentat sonore ». Et n’hésitent plus à se servir des médias pour servir leur cause. « Au départ on ne voulait rien avoir affaire avec la presse » rappelle Ben. « On ne voulait pas être grand public, avoir des gens qui venaient parce qu’ils avaient vu ça à la télé. Mais quand on a voulu faire une fête sous la gare de Bercy on s’est dit que ça risquait d’être chaud. On a donc cherché à avoir un journaliste avec une caméra pour nous protéger lorsque les CRS allaient débarquer. Et ça a marché. Ils n’ont rien osé faire sachant qu’ils étaient filmés ». La seconde fête « intra-muros » se tient en avril 2001. Cette fois le groupe choisit de ne plus se cacher dans des sous-sols et de se montrer au grand jour. En investissant la piscine Molitor, un bâtiment art-déco alors abandonné situé dans le 16ème arrondissement, ils réalisent un coup de force, une nouvelle fois sous l’œil d’une caméra de télévision. Près de 6 000 fêtards les rejoignent et c’est Manu le Malin, l’un des DJ’s français les plus connus – qui a toujours fait le grand écart entre événements officiels et soirées clandestines – qui vient conclure la soirée. La scène free tout comme les Heretik connaissent alors leur apogée. Mais c’est aussi le début d’une nouvelle ère. Une législation est bientôt votée permettant la saisie du matériel de sonorisation. Autrement dit le bien le plus précieux des organisateurs.

Un fête jetable au Bois de Vincennes

« S’il n’y avait pas eu cette loi on aurait continué » poursuit Ben. « On aurait fait n’importe quoi. On a eu des projets avortés comme bloquer des ponts dans Paris avec des camions et y faire la fête ». Nout se souvient aussi de l’idée d’une teuf jetable. « On aurait acheté des enceintes pas chères pour les sacrifier. On avait fédéré tous les gros sound-systems pour y participer. Le Bois de Vincennes était prévu. Mais on a jamais réussi à réunir le budget nécessaire ». Les Heretik se résignent alors à suivre une voie légale. Deux grosses fêtes ressemblant à des festivals se tiennent deux étés de suite dans un champ réquisitionné dans l’Essonne. Pour cela, ils se font aider par deux autres groupes, les Mas I Mas et les Troubles Fête. Les années suivantes on les voit dans un club, le 287, mais la trop forte affluence par rapport à la capacité du lieu gâche la fête. Puis ils investissent coup sur coup les deux temples du spectacle les plus emblématiques de Paris : le Zénith et l’Olympia. Les caciques de la free party hurlent à la trahison mais eux s’en moquent. Ils sont déjà passés à autre chose. Popof, l’un des fondateurs qui était présent à Tarnos, a depuis longtemps ralenti le tempo du hardcore des débuts. On le retrouve aujourd’hui sur des plateaux tek-house et signé sur Hot Creations le label de Jamie Jones. La grande majorité de son public ne l’associe d’ailleurs plus à Heretik. En 2010, ils choisissent de raconter leur histoire dans le DVD We Had A Dream réalisé par Damien Raclot-Dauliac. Toute une nouvelle génération de teufeurs, trop jeunes pour les avoir vu à l’époque, les découvre ainsi.  Ce seront donc des publics de différentes générations que l’on retrouvera autour du crew à nouveau réuni lors de la tournée des vingts ans d’Heretik. Même Popof sera de la partie avec, dit-on, un set old-school. Et une belle surprise pourrait avoir lieu pour la date parisienne à ce jour pas encore annoncée. Mais d’ici là, on vous tiendra au courant.