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Blind test : 10 claques souvenirs pour Para One

Blind test : 10 claques souvenirs pour Para One

À trente-sept ans et presque vingt ans de carrière, Para One est l’un des acteurs majeurs de la scène électronique française. Mais c’est par le mouvement hip hop qu’il s’est fait connaître, des mixtapes indés « Quality Streetz » à la production du groupe TTC. Au moment où il livre un mix entièrement consacré au rap des années 2000 sur Rinse FM, on a embarqué le loustic dans un « blind test » inspiré, en lui faisant écouter dix titres qui ont rythmé son histoire musicale.

1. 1990 — De La Soul - « Ring Ring Ring » – New York

J’avais 11 ans en 1990, pas de thune et le seul accès que j’avais à la musique c’était les CD de ma famille. J’avais un pote qui allait au Virgin des Champs-Élysées tous les samedis soir pour acheter une cassette. Pour moi, il avait une chance incroyable. De La Soul, Public Enemy, A Tribe Called Quest, sont les trois plus grosses claques qui m’ont fait basculer dans le rap. Mon titre préféré de De La soul reste « Me Myself And I », je me souviens encore des paroles. Pop, colorées, fun…

2. 1994 — Lil’ ½ Dead - « Eastside, Westside » — Los Angeles

Je me rappelle d’une des pochettes de Lil 1/2 Dead avec la moitié de son crâne en squelette. J’ai découvert le son WestCoast avec NWA. On écoutait « Gansta Gangsta » non-stop. « Fuck Da Police » aussi, on trouvait ça trop cool. Quand je dis « on », c’est mes grandes sœurs et moi. J’étais encore un enfant. Je ne captais pas vraiment la différence entre Los Angeles et New York. J’avais une vision très floue des États Unis.

3. 1990 —Benny B - « Mais vous êtes fous » —Belgique

J’avais conscience que le rap français et américain, ce n’était pas du tout la même chose. Benny B, passait dans les émissions pour enfant du Club Dorothée. Je me rendais bien compte que c’était un produit marketing qui n’avait rien de sincère. Public Enemy, NWA ou les Geto Boys, ce n’était pas la même chose. Mes grandes sœurs anglophones me traduisaient les paroles et m’ont permis de capter l’authenticité de ces groupes.

4. 1996 —Assassin - « Quand j’étais petit » — France

La prod de Docteur L était vraiment intéressante mais le flow de Squat n’était pas mon favori. Même si j’ai adoré leur titre « L’underground s’exprime », Assassin avaient ce côté politisé qui ne m’intéressait pas. Assassin était trop engagé pour moi. Ce qui me plaisait c’était le son qui claque. Pour moi, la mission du rap n’a jamais été de faire réfléchir les gens. Bien sûr c’est une musique « à texte » mais je n’ai jamais eu de prise de conscience en l’écoutant. À part en découvrant « On ne vit qu’une fois » de Düne qui m’a ouvert les yeux sur des trucs métaphysiques. Quand j’avais 12 ans, j’habitais dans un lotissement à Chambéry à côté d’une cité. J’ai commencé à travailler avec un groupe de rap (Expert en la matière, ndlr) et je passais mon temps avec les grands de la cité. La plupart ne faisait rien de leur vie. C’était juste des grosses cailleras auprès desquels je me suis formé. Ceux qui connaissent mon nom (Jean Baptiste de Laubier, ndlr) savent bien que je ne viens pas d’une cité. Mais le rap m’a permis de franchir cette barrière sociale. J’ai passé mon adolescence avec des mecs qui n’étaient pas du même milieu que moi et pour qui le rap avait plus de sens.

5. 1999 — TTC - « Trop Frais » — France

À cette époque, je n’étais pas encore avec TTC. Quand j’ai entendu le maxi « Game Over 99 », j’ai halluciné sur la production que je trouvais tout simplement fat. On disait « cainri » à l’époque, car ça sonnait comme les Américains. J’étais chez Globe, un animateur de la radio Générations avec qui, dans le studio de ma chambre d’étudiant (en cinéma, ndlr), j’ai produit et enregistré une bonne partie du rap underground parisien. Des groupes comme Légitimes processus, TSN, et d’autres pour faire des mixtapes comme celles de la série « Quality Streetz ». On s’implantait doucement dans le rap français dit « traditionnel » mais on était considérés comme des « chelous ». Et quand on nous a présenté TTC, c’était « voilà d’autres chelous comme vous ». On était déjà étiquetés « alternatifs » même si je n’aime pas du tout ce terme. Le milieu du rap français rejetait TTC. Il détestait son côté farfelu et trouvait la voix de Teki hyper choquante. Moi j’adorais. En plus, je les ai rencontré au moment où ils venaient de signer sur Ninja Tunes et ça me fascinait qu’un groupe français puisse être sur un label anglais. On a aussi découvert qu’on était voisin. Je les ai invités à jouer à Tony Hawk sur ma console et en écoutant Soulside toute la journée. Je suis monté dans la barque et on a finalisé la production de l’album Ceci n’est pas un disque qui était déjà bien entamé. Ensuite, en 2004, on a enregistré Bâtards sensibles, le projet dont je suis probablement le plus fier de ma vie. Il y a un malentendu avec TTC, ce n’était pas du rap rigolo, c’était un rap qui ne singeait pas la « street credibility ». On concevait le rap comme une forme d’art.

6. 1997 — Cam’ron Ft Biggie Smalls - « Sports, Drugs and Entertainment » — New York

Quand j’ai préparé mon mix rap des années 2000 que je viens de faire pour Rinse FM, j’ai voulu me concentrer autour de Cam'ron et Dipset (The Diplomats, ndlr). Dans les années 2000, Cam'ron était notre héros parce qu’il incarnait tout ce que nous défendions avec TTC : le retour du fun dans le rap, le côté déconne. Assumer de dire n’importe quoi. Il avait un côté ghetto et en même temps hyper pop. J’adorais ce rap flamboyant qui était un retour à celui des années 1980. Avec Teki et Irfane, on a eu l’opportunité de travailler avec Cam'ron en remixant le morceau « Every little thing » de mon album Passion. C’était un honneur énorme. Le jour où j’ai reçu la voix de Cam'ron qui me cite en disant « Para One, où sont les bonnes meufs ? » (rires), je suis devenu fou. J’écoutais en boucle, j’appelais tous mes potes. Cam'ron et Dipset ont été des modèles pour nous. Ils nous ont montré la voie en décloisonnant plein de trucs.

7. 2001 — Anticon - « We Ain’t Fessin’» — Los Angeles

Le premier album de TTC a explosé les barrières en s’inspirant de l’electro ou du rock indé. Les Californiens du label Anticon avaient la même approche. On aimait leur liberté, plus encore que leur musique. Ce qu’on recherchait, chez Cam’ron, chez Anticon ou plus tard chez les Neptunes c’était que, même si leur musique était très différente les unes des autres, c’était tous des défricheurs.
Quand Anticon produisait de la musique innovante, on est allé bosser avec eux. Et puis, soudain c’est la pop qui est redevenue innovante (notamment avec les productions des Neptunes), l’underground au contraire était devenu trop formaté. On n’a jamais été en guerre contre la musique commerciale, il y a de la musique excellente qui est « commerciale ». Ce qu’on cherchait avant tout c’est les mecs qui s’affranchissaient des codes.

8. 2004 — UGK - « One Day (Chopped and Screwed) » — Port Arthur

J’ai adoré tout ce qu’a fait DJ Screw et ceux qui l’ont suivi. Cette manière de ralentir les morceaux me fascinait, notamment sa version de « In The Air Tonight » de Phil Collins. On appelait ça des versions « Chopped ans Screwed ». Il en existe d’ailleurs une de Bâtards sensibles mixée par Dj Raze.

9. 2001 —Dungeon Family -  « Rollin » —Atlanta

La Dungeon Family c’est le collectif dont est issus Outkast. C’est mecs sont les plus cool du monde. Il n’y a pas de compétition possible. C’est bon d’avoir des références comme Prince ou Outkast dont je peux m’inspirer à tout moment. Ils sont au-dessus du lot. Je me souviens d’une remise de MTV Awards à Miami où le présentateur avait comparé Black Eyed Peas à Outkast. J’ai eu envie de balancer ma télé par la fenêtre. Pour moi, Outkast, c’est la quintessence du style, alors que Black Eyed Peas c’est juste une faute de goût. La pop d’aujourd’hui doit beaucoup à Outkast. Toutefois, je trouve que le style de production s’est trop standardisé et je pense qu’il serait temps d’avoir un peu de renouveau. Je suis sûr que ça va arriver, le rap se recycle tout le temps.

10. 2006 —Para One - « F.U.D.G.E » —France

Je suis très fier de ce morceau. Le titre est un message codé. Je finirai peut-être par révéler sa signification. Vous comprendrez bientôt pourquoi.

Ce titre n’est pas du tout techno, mais ce n’est pas hip-hop non plus. C’est le morceau mutant de mon premier album (Épiphanie, ndlr). Il marque la fin d’une époque, le début d’une autre. Après ce disque, je me suis dit qu’il était temps de ne plus mélanger tous les genres en même temps. Avant j’avais ce côté boulimique de vouloir tout mettre dans un morceau, de passer par tous les tempos possibles, de condenser toutes les idées. À partir de 2006, je me suis mis à séparer les projets. Slice & Soda pour le post-punk ou la disco. Pour la techno je publiais mes remix club ou mes morceaux sur le label Boys Noize. Quant à ce titre, « F.U.D.G.E. » cela a longtemps été le morceau qui plaisait aux gens qui n’aimait pas ma musique. Une bonne porte d’entrée dans mon monde.