Greenroom

Donuts de J Dilla, ces beats en bloc (opératoire)

Le 7 février 2006 sortait Donuts, dernière album de l’illustre J Dilla mort trois jours plus tard le 10 février 2006. Dix ans après, ce disque en forme de testament reste le point d’orgue de la légende du producteur et rappeur américain. Fabriqué à l’hôpital alors que la mort de l’artiste se rapprochait inévitablement, l’album brille de la même aura que le Blackstar de Bowie, il est devenu comme l’étoile noire du hip-hop.

Il y a des concerts plus marquants que d’autres. Exemple : les quelques Parisiens qui ont pu assister au dernier concert français de J. Dilla doivent sûrement tous avoir la gorge nouée en y repensant, dix ans plus tard. Car en cette soirée de novembre 2005, le beatmaker et rappeur arrive en traversant le public, sur un fauteuil roulant. Il est porté sur scène, toujours cloué à son fauteuil, par les bras de ses compères de la « Motor City », le duo hip-hop Frank’n’Dank avec qui il partage l’affiche. On lui donne un micro. « Quoi de neuf ? » demande-t-il à l’audience. « Ouaiiiis » ça répond. « Quoi de neuf ? ». « Ouaiiiiiiiiiiiiis ». « C’est une bénédiction d’être ici ». J Dilla doit reprendre son souffle avant de commencer le morceau. Il boit de l’eau. Il a l’air faible, très faible. Il a alors 31 ans, mais en fait beaucoup plus, caché derrière sa casquette. Son décès surviendra moins de trois mois plus tard.


Également présent aux côtés de Dilla lors de cette tournée européenne, le rappeur Phat Kat racontait ainsi dans un documentaire le dernier round de son ami : « C’était comme sa tournée d’adieu. Elle avait été repoussée deux fois à cause de sa santé, mais c’était bien lui qui voulait qu’on y aille. Et on est parti pour lui. On recevait des mails de fans tristes de le voir en fauteuil roulant, mais c’était ce qu’il voulait faire, aller vers ses fans et faire savoir qu’il appréciait la scène. Tous les soirs étaient émotionnels. C’était fou, on voyait des fans en première ligne pleurer. Et quand il n’était pas sur scène, il était en dialyse : ce mec était un putain de soldat ! Tous les soirs à fond, crachant le feu, tous les soirs ! Jamais il n’a laissé tomber. Il continuait même à travailler des beats à l’hôtel ». Une formalité presque pour J. Dilla dont le dernier album est composé quasi-totalement à partir du lit d’hôpital qu’il occupe tout l’été 2005 à Los Angeles. Donuts, sorti pour son 32ème anniversaire et trois jours seulement avant son décès, est aujourd’hui décrit unanimement par ce terme que la communauté hip-hop adore : un « classique ».

Ni argent ni célébrité. La musique et elle seule, jusqu’à la fin

James Dewitt Yancey de son vrai nom grandit dans le Detroit de la Motown : son père, ouvrier chez Ford, est un ami de Berry Gordy, le fondateur de la Motown, la mythique maison de disque de la soul américaine. Baigné dans la musique depuis son plus jeune âge, J. Dilla va en faire, plus que sa passion, sa vie. Adulte, il transforme les murs de son domicile en gigantesque collection de vinyles et sa cave en laboratoire de création. En bon enfant du hip-hop, il fabrique depuis cet endroit des beats nourris à travers les samples de sa large culture musicale, sans s’arrêter. Un travail stakhanoviste qui se fait remarquer à force au sein de la scène de Detroit. Questlove, l’encyclopédique batteur des Roots, expliquait ainsi le succès de Dilla : « Le dévouement. Pendant qu’on s’agite dehors, pendant qu’on essaye de draguer au club, pendant qu’on vit la belle vie, ce salaud fait de la musique ».

Alors qu’il gagne en notoriété avec des productions pour Common notamment, Dilla ne s’intéresse ni à l’argent, refusant plusieurs offres de grandes maisons de disque, ni à la célébrité. Il ne veut que rester concentré sur son art. « Je regardais les Grammy Awards chez lui pendant qu’il faisait des beats en bas » se remémorait Talib Kweli pour The Fader. « Certains de ses morceaux étaient nominés cette année-là et je l’appelais genre « Y a Common ! Y a The Roots ! ». Ce sont des gens avec qui il a travaillé de manière très proche, mais il ne disait que « ok, cool » et continuait à faire son beat ».

Dilla gardera son addiction à la création jusqu’à son décès, peu importe sa santé. En 2002, il est en effet diagnostiqué d’un rare problème sanguin qui ralentit sa circulation vers les reins et le cœur. Affaibli, il communique sur son état à presque personne, préférant continuer à travailler incognito. Le public ne s’en rendra compte que lors de sa fameuse tournée finale, après que sa maladie l’eut rattrapé à l’été 2005, le poussant à séjourner plusieurs mois à l’hôpital. Il sait alors que sa mort peut être imminente. Immobilisé, il ne demande qu’une chose : des machines pour créer, encore. Des amis du label Stones Throw exécutent son souhait et lui rapportent un petit sampler BOSS SP-303 ainsi qu’un lecteur 45 tours, avant de l’approvisionner régulièrement de disques, ce que d’autres visiteurs de Dilla feront aussi. 29 des 31 pistes de Donuts seront fabriquées depuis ce lieu funeste, ce qui est encore parfois dur à croire. « Je ne sais pas si j’aurais été capable de créer un album de mon lit d’hôpital » avouait ainsi le chanteur et producteur Dwele, un autre ami de Dilla. « Je ne sais pas comment il a pu… L’acte en soi relève du génie ». Un geste glorieux devant la Faucheuse qui pénètre encore toutes les secondes de Donuts, dernier message transmis par la légende underground du beat à ses fans, ses proches et sa culture.

Le testament impérissable de Dilla

Alexandre Flavian est un beatmaker des Yvelines. Sous le nom GlobulDub, il fabrique de chez lui des plages instrumentales baignées dans le son boom-bap des années 1990. Avec quelques tracks devenus plutôt populaires sur Soundcloud, il est l’un des nombreux producteurs français à suivre ces prochaines années. Comme une évidence, il fait généreusement part de son admiration pour la technique de J. Dilla : « J’ai découvert son univers il y a maintenant deux ans, et je ne peux plus m’en passer. J’y reviens toujours. Il a vraiment une marque de fabrique et un style absolument unique. Ses drums et rythmes sont souvent cassés par des hi-hats un peu décalés par rapport à la normale, tout en restant la plupart du temps très groovy. Que ce soit par une snare qui claque à en trouer les tympans, une ligne de basse caractéristique ou l’atmosphère générale, on devine très rapidement qu’un beat vient de lui. Et je me surprends toujours à bouger la tête sur ses rythmes. Comme là, sur son instru de « Enjoy Da Ride », à l’instant ». Par son travail incessant, J. Dilla s’est en effet trouvé un son propre à lui, que les fanas de hip-hop ne cessent de décortiquer méticuleusement, avec vénération. Mais au-delà de la virtuosité, Dilla a aussi su toucher émotionnellement ceux qui le suivent : « C’est subjectif et probablement bien cliché, mais en l’écoutant, j’ai vraiment l’impression que chaque beat qu’il a produit traduisait l’humeur dans laquelle il se trouvait à ce moment là » étale Alexandre. « J’ai du coup l’impression de connaitre le personnage, sans jamais l’avoir rencontré. C’est très particulier ».

Les 31 petits beignets de Donuts ne font pas exception. Au contraire, il est devenu de loin l’album le plus populaire du producteur de Detroit, justement parce que l’humanité de ses constructions technologiques y est la plus palpable. Le contexte de création de l’album est tel qu’il est compliqué, sinon impossible, de ne pas lire Donuts sous le prisme de la maladie et du testament. Sa structure morcelée (un seul des morceaux dépasse la barre des deux minutes) fait imaginer un homme qui souhaite fixer sur disque toutes les idées qui lui restent avant de devoir les emmener outre-tombe. Elle évoque aussi son impuissance, comme s’il n’était plus capable physiquement de formuler, développer et aller jusqu’au bout de ses idées. L’album débute d’ailleurs par la petite phrase samplée « Workin’ on it », répétée et trafiquée comme pour inscrire la suite dans le thème du travail (« work ») qui n’avance jamais vraiment.

Les samples soul de Donuts sont particulièrement vibrants. Ils dessinent un Dilla mélancolique, nostalgique, regardant en arrière ce Motown dans lequel il a grandi. « One For Ghost » particulièrement est renversant : son sample du chanteur soul Luther Ingram, aux paroles sur la punition physique de l’enfant par la mère, nous ramène au Détroit des seventies dans la jeunesse de James Yancey. Le membre du Wu-Tang Ghostface Killah reprendra ce beat quelques mois plus tard sur l’énorme Fishscale.

Mais le timbre soul de Donuts est aussi traversé par des sirènes et des cassures abruptes où s’expriment l’anxiété de la coupure à venir de la vie de J. Dilla. En fait, Donuts est terriblement similaire au Blackstar de David Bowie. Il y a les coïncidences de date (album sorti pour l’anniversaire et mort quelques jours plus tard), ainsi qu’un même esprit de recyclage de la musique noire (le jazz chez Bowie) confronté au morbide. Mais un morbide digne, encourageant et plein d’amour. Chez Bowie comme Dilla la volonté de dépasser une faiblesse fatale pour laisser une dernière œuvre de réconfort au monde.

 

Propos de Alexandre Flavian recueillis par Gaspard Labadens.