Music par Grégoire Belhoste 02.02.2016

Les circuits-benders : ces virtuoses des jouets vintage

Les circuits-benders : ces virtuoses des jouets vintage

Ils retapent des jouets vintage ou des appareils électroménagers poussiéreux, en font des instruments improbables puis en tirent la quintessence sur scène, au point d’inspirer des figures pop comme Tom Waits ou Danny Elfman. Les circuits-benders sont des innovateurs discrets de la musique électronique. L’un des spécialistes français du genre revient sur cette passion assourdissante.

Tout est parti d’un court-circuit fortuit. C’est du moins ce que veut la légende. En 1967, l’Américain Reed Ghazala a 14 ans. Dans sa chambre, il entend un bruit étrange, tirant vers les aiguës, qui ne cesse de se répéter. En tendant l’oreille, le jeune artiste expérimental découvre que le son provient du tiroir de sa table à dessin. Dans celui-ci traîne un petit ampli usagé dont les composants électroniques ne sont plus protégés. Au contact d’une paroi en métal, l’objet a court-circuité, produisant ce bourdonnement synthétique qui intrigue tant Ghazala. Sous le charme, le jeune homme tentera par la suite de triturer d’autres objets de la vie quotidienne pour obtenir les mêmes sonorités. Ce jour-là, une nouvelle pratique musicale est née : le circuit-bending.

« Une approche do-it-yourself »

Cinquante ans plus tard, le genre s’est exporté en France. Mais le principe n’a pas bougé d’un iota. « Le circuit bending, c’est le fait d’ouvrir un objet et de tenter des courts-circuits au pif pendant qu’il fonctionne. Si on trouve un dysfonctionnement intéressant, on va souder deux fils ensemble puis poser un bouton afin d’ajouter une nouvelle fonction à l’objet, explique Sylvain, alias Bitcrusher, passionné depuis une dizaine d’années. « Avant, je faisais déjà de la musique électronique. En amoureux du synthé, j’essayais toujours de trouver des nouveaux sons et des concepts de synthé, le circuit-bending a répondu à ces attentes. » Derrière la bidouille, il y a aussi une approche do-it-yourself. « Les sons que l’on crée sont assez bruts et font mal aux oreilles. On ne pourrait pas les créer avec des synthés qui coûtent 1 000 euros. Et puis, cela ne demande pas vraiment de connaissances en électronique, c’est seulement à force de tâtonner qu’on finit par y arriver.  »

Une Dictée Magique pour Kraftwerk

Comme la plupart des circuits-benders, dont le maître Reed Ghazala himself, Sylvain s’est fait la main sur des jouets désuets. En premier lieu, les cultissimes Dictée Magique, commercialisées à la fin des années 1970 par la marque américaine Texas Instruments. Un petit boîtier rouge à clavier bleu qui, l’air de rien, influence la pop depuis plus d’une trentaine d’années. En 1981, Depeche Mode intitule son premier album Speak and Spell, du nom anglais de l’instrument servant à apprendre l’orthographe aux bambins. La même année, Kraftwerk incorpore des sons de Dictée Magique dans leur album Computer World.

Sèche-cheveux, aspirateurs et téléphones

Aujourd’hui, la production du bibelot a cessé. Il s’agit désormais de trafiquer ces outils pédagogiques devenus vintage pour les faire couiner comme jamais. « À une époque, on en trouvait plein en brocantes, c’était des jouets dont personne ne voulait. Maintenant, ces objets sont devenus un peu cultes et collector, ils reviennent plus cher, rapporte Bitcrusher. Mais ils ont un avantage : comme ils datent des années 1980, leurs circuits ne sont pas encore miniaturisés et il est bien plus facile de les détourner que les jouets actuels, venus d’Asie, dont les composants électroniques sont très réduits. » Entre autres objets de la vie quotidienne recyclés en instruments low-fi, on trouve également des sèche-cheveux, des aspirateurs ou des téléphones à cadran.

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Si l’aspect bricolage séduit, le circuit-bending est avant tout une affaire de mélomanes. Quand il ne se plonge pas dans les entrailles des jouets pour en tirer des sons inédits, Bitcrusher se produit en live avec son groupe The Cheat Code. Soit la rencontre de férus du circuit-bending et d’accros à la musique 8-bit, genre dont les sons sont générés par des consoles de jeux vidéo à l’ancienne (NES, Super Nintendo, etc.) Sur scène, l’un des musiciens est recouvert d’un écran d’ordinateur tandis que l’autre tapote frénétiquement sur une Game Boy grise d’antan. « Par rapport à des lives au laptop, c’est sûr qu’il y a une prestation scénique, un côté performance, déroule Sylvain. Les gens n’aiment pas forcément le son, mais quand ils voient qu’on triture les jouets de leur enfance ou un aspirateur et qu’il en sort des sons bizarres, ça ajoute une certaine magie. »

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Une « carafe électronique musicale » pour Tom Waits

Une magie qui séduit au delà du cercle des circuits-benders purs et durs. Pour preuve, Casper Electronics, l’une des stars actuels du mouvement, a notamment concocté une Dictée Magique équipée de touches de clavier à l’attention de Danny Elfman, compositeur des bandes originales de Tim Burton. Du haut de ses 63 ans, l’excentrique Reed Ghazala n’est pas en reste. Parmi ses fans, il compte les Rolling Stones, Nine Inch Nails ou encore Tom Waits, pour qui il a confectionné une « carafe électronique musicale ». Une belle revanche pour celui qui avouait il y a quelques années s’être fait cogné lors de ses premiers concerts par des « fans d’Elvis tapageurs ». Lesquels avaient même détruit ensuite ses instruments loufoques. Alors, pourquoi tant de haine ? Interrogé par le magazine Make, Ghazala impose le silence : « Mes instruments racontaient des histoires dans un langage qu’ils ne pouvaient comprendre. »

Photos – © Bitcrusher
Cover – © Angelina Castillo