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Le rêve américain des beatmakers français

Le rêve américain des beatmakers français

A$AP Rocky, Kendrick Lamar ou Chief Keef. Chaque année, des stars du hip hop US font appel à des producteurs français quasi inconnus. Comme s'il était désormais possible, grâce à Internet, d’intégrer une superproduction en quelques mails. Ceux qui ont réussi à s’exporter racontent de l'intérieur leur rêve américain.

Aux États-Unis, les auditeurs de rap connaissent bien la Nouvelle-Orléans, berceau de l'infatigable Lil Wayne. Mais le 14 septembre 2014, installés devant la chaîne Comedy Central, les plus curieux d'entre eux ont sans doute découvert l'ancêtre de la plus grande ville de Louisiane : Orléans, paisible commune du Loiret. Ce jour là, Kendrick Lamar livre une prestation époustouflante devant les caméras du late-show Colbert Report. Tout de noir vêtu, les tresses en pagaille, le MC de Compton dévoile un morceau inédit considéré comme un "classique instantané". Mais le mérite ne revient pas qu'au rappeur californien. A ses côtés, le bassiste Thundercat, le saxophoniste Terrence Martin et les choristes de luxe Anna Wise et Bilal déroulent un groove lancinant. Surtout, dans les crédits de ce titre soul-funk baptisé Untitled apparaît le nom d'un inconnu : Astronote, producteur français orginaire de la fameuse ville d'Orléans, à des milliers kilomètres de là.

« Quand je le voyais avec le point vert sur le chat de Facebook, on discutait »

Comme Astronote, de plus en plus de beatmakers français lorgnent vers le rap américain. Au point de produire pour des pointures comme Gucci Mane, Chief Keef ou encore A$AP Rocky. Le tout sans bouger de chez eux. Car presque toujours, l'histoire commence par un mail en forme de bouteille à la mer. En 2011, après avoir écouté une poignée de démos postés sur Youtube, le Lillois Soufien 3000 ajoute A$AP Rocky sur Facebook. Le New-Yorkais n'est pas encore une popstar choyée par l’industrie du luxe. Les deux gaillards ont le même âge, les mêmes goûts. « On écoutait tous les deux du rap sudiste, des tracks de Houston ou de Memphis, re-situe le beatmaker de 27 ans. Quand je le voyais avec le point vert sur le chat de Facebook, on discutait. Comme on parlait de tout et de rien, j'en suis venu à lui faire écouter mes instrus. Un jour, il m'a demandé s'il pouvait les utiliser et on a commencé à travailler ensemble.» Sur Live. Love. A$AP, la fameuse mixtape qui propulsera Rocky parmi les nouvelles figures du rap américain, Soufein 3000 glisse deux productions. Dans la foulée, plusieurs beatmakers offrent leur service à des têtes montantes : le Tourangeau Frencizzle oeuvre pour Chief Keef, le Parisien Frensh Kyd pour Lil B, le Nantais Ikaz Boi pour Chance the Rapper et Vic Mensa. Avec le recul, ce dernier se réjouit d'avoir contacté ces jeunes pousses au bon moment : « Si tu veux vraiment toucher les rappeurs américains, soit il faut les contacter au début quand ils ne sont pas encore connus et occupés, soit il faut aller sur place. Aujourd'hui, avec quelqu'un comme Vic Mensa, c'est devenu quasiment impossible d'espérer placer une prod s'il ne te connaît pas. »

« Soit ça passait, soit ça cassait »

Si les collaborations franco-américaines se sont multipliées ces dernières années, le phénomène n'a rien de nouveau. Quelques années avant Twitter ou Soundcloud, il y avait Myspace. Peut-être le premier sésame vers le rap US. « Il y a une dizaine d'années, j'achetais les skeuds de mes rappeurs underground new-yorkais préférés, des mecs comme Ill Bill, se souvient le beatmaker Al Tarba avec une pointe de nostalgie dans la voix. En 2007, via Myspace, ce MC avait organisé un concours de remix auquel j'avais participé. Même si je n'avais pas gagné, il m'avait demandé ensuite de lui envoyer des prods, sur lesquels il a fini par rapper.» Idem pour Frencizzle, qui parvient à poser un pied dans le rap US grâce au réseau social. « A l'époque, il fallait envoyer un mail avec le player qui jouait tes morceaux, incorporé dans le code HTML. Ensuite, les mecs répondaient. Soit ça passait, soit ça cassait », frissonne-t-il encore.

Visuel - Al Tarba

Al Tarba - "Tires-moi le portrait et je te tire mon chapeau"

Les démonstrations d'amour de Lil B

Cela dit, la prise de contact ne suffit pas. Encore faut-il développer des méthodes de travail à distance. Sur ce point, les styles varient. Frencizzle : « Souvent, je vois directement avec l'artiste. On me demande presque de faire du sur mesure : "Il me faut telle basse, des accords sombres ou majeurs, un morceau lent ou rapide, etc." Je commence à travailler une base. Quand la base est faite, je l'envoie par mail, puis l’artiste me dit de continuer ou de changer telle ou telle chose.» Lors de ces échanges, les rappeurs les plus sauvages marchent à l'instinct. « Chief Keef reste souvent vague. S'il kiffe la prod, il kicke. S'il n'aime pas, il kicke aussi, mais le titre restera dans le disque dur de son ordinateur, sans qu'on sache s'il va sortir un jour », poursuit Frencizzle. « Lil B a une manière incroyable de communiquer, il envoie des mails hyper précis, détaille de son côté Frensh Kyd. Il sait parfaitement ce qu'il veut. D'ailleurs, il n'y a souvent qu'un ou deux mots dans ces messages, et dans ces deux mots, il y a "love" ou "I love you". Avec lui, on est dans la démonstration d'amour.» A force de dialoguer, Français et Nord-américains finissent parfois par convenir d'une rencontre en bonne et due forme. Quitte à traverser l'Atlantique, si besoin. Ainsi, Ikaz Boi n'a pas hésité à s'offrir une virée à Chicago. « Lorsque je suis parti là bas pour faire une date, j'en ai profité pour rencontrer tous les rappeurs avec qui je travaillais, remet-il, posé dans un studio bruxellois. L'année dernière, je suis aussi allé à Toronto pour bosser avec Derek Wise, qui a signé chez XO, le label de The Weeknd».

La touche française ?

Les rappeurs américains chercheraient-ils une patte frenchy ? Pour King Doudou, producteur lyonnais à l’œuvre sur plusieurs beats du haïtien américain Jeff Chery (signé sur le label Bromance), tout porte à croire que non. « Souvent, les instrus qu'on leur envoie sonnent comme des productions américaines. Là bas, les artistes ne visent pas une particularité française, ils veulent avant tout le truc du moment », rapporte-t-il, avant de concéder quelques rares exceptions : « Sur l'album Yeezus, en revanche, on sent que Kanye West a fait appel à Gesaffelstein et à Brodinski pour apporter des sonorités différentes, plus techno et plus dures».

Frencizzle croit lui à une identité française : « Il y a une facilité pour nous à explorer de nouvelles voies. Les Américains sont bourrés à la trap, au son de chez eux. Alors que les Français vont amener quelque chose de différent, venu de la musique européenne, que ce soit de l'eurodance italienne ou de la techno anglaise. Pour l'un de mes beats, j'ai samplé l'italien DJ Bobo – c'est le gars qui a fait le morceau "Chihahua". Quand on incorpore ce genre d'éléments dans notre musique, ça plaît aux Américains, parce que ce sont des sonorités qu'ils ne connaissent pas.» Lorsqu'il ne court pas derrière les samples désuets, le Tourangeau rêve surtout à de futures collaborations de prestige. « Quand on est beatmaker, il faut tout le temps se lancer des défis. Alors pourquoi ne pas travailler un jour avec Drake ? Si je voulais bosser avec lui, je sais que j'irai directement à Miami, au culot, dans les bureaux de YMCMB (le label Young Money Cash Money Billionaires, ndlr.) Pour ce genre d'artistes, tu es forcé de te déplacer », avance-t-il, mi-amusé mi-déterminé. Sans doute avec l'espoir secret de placer enfin Tours sur la carte du rap américain.

Visuel - Frencizzle

Frencizzle - Pas d'allergie aux arachides recensée