Music par Grégoire Belhoste 19.01.2016

Comment « El Chapo » a remplacé « Scarface » dans la culture hip-hop

Comment "El Chapo" a remplacé "Scarface" dans la culture hip-hop

Il est le plus grand narcotrafiquant de la planète. Mais aussi une source d’inspiration intarissable pour les rappeurs américains et français, qui n’en finissent pas de l’évoquer dans leurs textes. Tout juste capturé, Joaquin Guzman, mieux connu sous le nom d’«El Chapo», est en passe de devenir un héros du rap. Décryptage.

Le 12 juillet 2015, lors d’un clash opposant Donald Trump à El Chapo, les rappeurs américains ont choisi leur camp. Ce jour là, le candidat à l’investiture républicaine peste sur Twitter contre le fameux parrain mexicain Joaquin Guzman. En moins de 140 caractères, Trump promet de lui « botter le cul ». Sur les réseaux sociaux, le tollé est immédiat. Meek Mill, star du rap US et compagnon de Nicki Minaj, vient à la rescousse de l’ennemi public numéro 1 en dégainant un tweet assassin : «Donald Trump ferait mieux de ne pas trop l’ouvrir sur El Chapo, il ne joue pas dans la même cour».

Le lendemain, rebelote : Future, autre poids lourd du rap américain, sort un titre à la gloire du célèbre narcotrafiquant, alors tout juste évadé d’une prison à haute sécurité. Le morceau s’intitule sobrement “El Chapo”. Ce n’est pas le premier du genre. Déjà, en 2012, Gucci Mane, légende vivante du rap d’Atlanta, enregistrait un morceau en forme d’ode au boss du cartel de Sinaloa. Quatre minutes de trap-music fièvreuse et un refrain sans équivoque : «All I wanna be is El Chapo» («Tout ce que veux être, c’est El Chapo»). Depuis, les hommages se sont multipliés. D’autres rappeurs, comme 2Chainz et The Game, ont surfé sur la réputation sulfureuse du baron de la drogue pour pimenter leur discographie. Sans compter un nombre incalculable de couplets, posés ces dernières années par d’innombrables MC’s, dans lesquels il est fait allusion au magnat mexicain.

Stup’ et compétition

C’est un fait : Joaquin Guzman, 61 ans, 1m67, surnommé «le courtaud» et condamné à maintes reprises pour meurtres et trafic, est adulé par le milieu hip-hop. Et pour cause. «Ce personnage est au croisement de deux éléments fondamentaux dans le rap : le trafic et la compétition», explique Nicolas Pellion, fondateur de Pure Baking Soda, site chroniquant l’actualité du rap américain. «Depuis toujours, les trafiquants sont objets de fascination dans cette musique. Cela fait partie de l’imaginaire des rappeurs, comme les astronautes pour les chanteurs de funk. Il y a aussi l’esprit de compétition : quand ils parlent de deal, les rappeurs préfèrent se prendre pour El Chapo, c’est à dire pour le boss, plutôt que pour le type en bas de l’échelle».

L’un des premiers à avoir glorifié El Chapo dans ses textes est un proche de longue date de 50 Cent : Tony Yayo. «Un genre de Stéphane Bern du grand banditisme, capable de parler pendant des heures de la hiérarchie des cartels mexicains», détaille Nicolas Pellion. En mai 2011, Yayo diffuse une mixtape baptisée El Chapo. Deux autres volumes suivent. Surtout, les rappeurs mainstream prennent le relais, jusqu’à faire de Joaquin Guzman une référence incontournable. Au point, même, d’espérer un jour remplacer au panthéon des voyous iconiques un autre trafiquant, fictif celui-ci : Tony Montana, héros du Scarface de Brian de Palma. C’est du moins ce qu’assure le mexico-américain Dro Fe. «Scarface, ce n’est qu’un film, sorti il y a 30 ans. Alors qu’El Chapo, lui, existe en chair et en os», argue ce rappeur de la vallée du Rio Grande, coincée à la frontière entre les États-Unis et le Mexique. «La vraie différence entre ces deux personnages, c’est que Tony Montana est un immigré, objecte Nicolas Pellion. Scarface a inspiré une génération d’artistes eux-mêmes immigrés ou enfants d’immigrés, qui pouvaient se retrouver à travers cette histoire. Aujourd’hui, les mouvements migratoires aux États-Unis ne sont plus aussi forts qu’il y a 20 ou 30 ans. On arrive à la troisième, quatrième voire cinquième génération de résidents américains. C’est pourquoi les rappeurs arrivent à s’identifier à quelqu’un comme El Chapo, qui n’est ni américain ni neo américain, juste un type, au loin, qui les fait rêver.»

« Vive le Diable »

De l’autre côté de l’Atlantique, Guzman occupe aussi les esprits. Au printemps 2015, deux figures du hip-hop hexagonal, Kaaris et Mac Tyer, ont chacun sorti un morceau baptisé El Chapo. Quelques mois plus tôt, Joe Lucazz évoquait déjà le tyran mexicain au détour d’une rime dans son album No Name. «Dans le refrain d’une chanson, je cite plusieurs grands trafiquants en disant : «Noriega, Pablo Es’ et maintenant El Chapo». D’ailleurs, j’ai longuement hésité à appeler ce morceau «El Chapo», mais je me suis dit que peu de gens le connaissaient et j’ai laissé tomber», rapporte le rappeur parisien, avant d’esquisser un court portrait du lascar : «Joaquin Guzman, c’est le Pablo Escobar du XXIème siècle, le Tony Montana de la realidad. Il sort d’un milieu pauvre, vient d’une famille nombreuse et s’est construit tout seul.» Mehdi Maizi, auteur du livre Rap français : une exploration en 100 albums, ne dit pas autre chose : «El Chapo, c’est une nouvelle référence issue de la pop culture. Les rappeurs français le citent comme ils pouvaient parler autrefois d’Escobar ou se comparer à Bane, dans Batman, après Dark Knight Rises».

Après son arrestation rocambolesque début janvier, El Chapo ne court plus. A nouveau derrière les barreaux, le sexagénaire est hors d’état de nuire. « Les rappeurs continueront certainement à le name dropper, avance pourtant Mehdi Maizi. Tant qu’il fera les gros titres de la presse, son histoire continuera à fasciner.» Musicologue à Trinity College et spécialiste du gangsta rap, Gail Hilson Woldu parie sur l’effet inverse : «J’ai le sentiment que des questions plus impérieuses vont prendre le dessus sur ce personnage, notamment les considérations sociales qui affectent la communauté noire.” En attendant, les rappeurs yankees de passage en France ne se gênent pas pour en placer une pour le Guzmàn. «La semaine dernière, il y avait un concert de Kevin Gates à Paris, souffle Nicolas Pellion. Quand le rappeur qui assurait la première partie est arrivé, il a crié « Free El Chapo ! ». Toute la foule l’a repris en choeur. Quelque part, aujourd’hui, on gueule ça comme on pourrait crier « vive le diable » dans un concert de rock».