Music par Nora 06.01.2016

Le ghostwriting est-il vraiment néfaste pour le rap US ? 

Le ghostwriting est-il vraiment néfaste pour le rap US ? 

Alors que de nombreux rappeurs ont sorti de nouvelles mixtapes fin 2015 – avec certainement des titres écrits par ces fameux « écrivains » fantômes -, nous nous sommes penchés sur le délicat sujet des ghostwriters.

Pour blesser profondément l’orgueil d’un rappeur, il suffit de lui dire qu’il a eu recours à un ghostwriter. En français, on traduit ce terme par « écrivain fantôme » ou encore « nègre littéraire » pour qualifier la personne qui écrit à votre place et vous laisse récolter tout le succès. Chaque année, on découvre de nouveaux morceaux écrits entièrement ou non par ces fameuses plumes de l’ombre. Et 2015, c’est la querelle entre Drake et Meek Hill qui a remis cette pratique sous le feu des projecteurs. Ce dernier, énervé que Drake ne soutienne pas la sortie de son nouvel album, l’a accusé d’utiliser les talents d’écritures de Quentin Miller, un rappeur peu connu qui apparaît pourtant dans les crédits de quelques titres de Drake.

Mais d’abord, il est important de s’intéresser au statut du ghoswriter. En fait, c’est assez simple puisqu’il n’en a pas d’un point de vue légal. Ni auteur, ni parolier, il oeuvre en secret pour trouver les plus belles rimes que déclamera tel ou tel rappeur. Et, même s’il n’est pas reconnu comme auteur dans les crédits des titres qu’il a pourtant écrit, il est souvent grassement bien payé, en contrepartie de son silence. Ainsi, la brillante étude de Natalie Robehmed pour Forbes dévoilait que ces écrivains de l’ombre pouvaient toucher entre 10 000 et 20 000 $ pour leurs contributions. Un joli pactole qui peut augmenter au fur et à mesure des commandes et en fonction du client.

Dans le rap, l’utilisation de ghoswriters semble avoir été là dès les débuts. Ainsi, on apprend par exemple que les paroles de l’incontournable « Rapper’s Delight » de Sugar Hill Gang, sorti en 1979, ont été écrites par Grandmaster Caz à la demande de Big Bank Hank, l’un des membres du groupe. En 2009, Grandmaster levait le mystère sur cette affaire avec la chanson « Mc Delight ». Sur ce titre, qui reprend d’ailleurs le sample de la chanson de Sugar Hill Gang, il affirme avoir écrit ce titre sans percevoir aucun royalties ni remerciements. Triste histoire.

La pratique s’est répandue au fil des années, avec notamment un personnage comme Dr Dre qui ne s’est jamais caché d’utiliser les textes d’autres personnes. Son fameux « Still Dre », l’hymne gangsta rap sortie en 1999, a été écrit par Jay Z. Certains sont doués pour écrire, d’autres ont le charisme pour déclamer les textes. Alors, durant l’âge d’or du rap, la pratique s’est banalisée et a permis la création de quelques uns des titres les plus forts du rap US. Comme « Boyz N Da Hood » de Eazy E où l’on retrouve la plume de Ice Cube ou encore « I’ll be Missing You » de P Diddy, titre derrière lequel se cache en fait l’incroyable Jay Z.

« My ego’s intact, my pen is unique » (« Mon ego est intacte, mon stylo est unique »), scande furieusement Rick Ross sur le titre « Ghostwriter ». L’interprète du tube planétaire «Hustlin » n’y va pas de main morte pour décrédibiliser les artistes qui utilisent des ghostwriters. Lui-même affirme être l’une des plus grosses plumes fantômes de l’industrie du rap US. Pourtant, il semblerait aujourd’hui que cette pratique soit acceptée car elle permet bien souvent d’obtenir une qualité de texte non négligeable. Le réel problème du ghostwriting réside dans le manque de reconnaissance de ces écrivains fantômes. Mais, en même temps, cela fait partie du mythe : accepter l’anonymat, prendre l’argent et voir un autre récolter le succès de vos belles lignes. Car c’est bel et bien ça qui différencie le ghoswriter d’un auteur : le texte ne vous appartient plus, il est la propriété d’un autre qui peut clamer haut et fort que ces paroles proviennent de sa propre plume.

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Si le ghostwriting n’est pas réellement néfaste pour le rap US, il faut toutefois faire attention à certaines mauvaises pratiques. Aujourd’hui, certains veulent faire de cette entreprise souterraine une véritable usine. En effet, on trouve de nombreux sites internet proposant des packages clé en main, comme Rap Rebirth ou Precisions Writtens. Les tarifs proposés varient entre 50$ l’accroche à 5000$ la chanson complète. Pour cela, il faut indiquer le sujet dont vous voulez parler, le tempo que vous désirez. En deux jours, vous recevez les paroles ainsi qu’une version audio. C’est un peu consternant de voir l’utilisation que font certains du ghoswriting. Franchement, ce serait bien trop facile s’il était possible d’obtenir ainsi un titre comme « Gettin’ Jiggy With It », la chanson de Will Smith où Nas a été appelé à la rescousse.

Tricher, d’accord, mais autant le faire bien.