Music par Quentin Monville 17.12.2015

L’interview, une petite conversation entre amis ?

L'interview, une petite conversation entre amis ?

Derrière les interviews qu’on lit ou qu’on écoute, il y a la rencontre d’un journaliste et d’un artiste. Et comme toutes les rencontres, elles se passent plus ou moins bien… 

« Il n’y a rien de plus dur que de parler de musique, donc faire parler des artistes de musique dans les détails, en dégager les effets, les conceptions, les origines, dépasser le commun…c’est parfois difficile », nous confie Thomas Corlin, journaliste pour Libération, Les inRocKs, ou encore New Noise. L’interview de musicien se pratique à deux : « Je suis déjà tombé sur des mecs qui n’étaient vraiment pas dans le mood », nous dit quant à lui Azzedine Fall, chef de rubrique aux inRocKs. Et lorsqu’un journaliste se retrouve devant un artiste qui n’a aucune envie de se plier au jeu, on assiste parfois à des situations rocambolesques. Nico Prat, journaliste au Tube de Canal+ ou encore pour le magazine en ligne DumDum, nous raconte ses mésaventures avec Anton Newcombe, le leader du groupe Brian Jonestown Massacre. Après avoir attendu une bonne demie-heure que le chanteur revienne du marché (il avait décidé d’aller s’acheter des chaussettes) le journaliste se retrouve devant un artiste plus que réfractaire : « Il arrive et commande une omelette qu’il commence à manger…avec les doigts. Je me dis que le mec n’est tout de même pas en super forme, mais il faut bien que l’interview se fasse ». Après quelques questions où Nico Prat a le droit à des réponses monosyllabiques ou franchement agressives – du type « Je ne suis pas anti-Bush, je suis pro-américain, connard » – l’interview se met à déraper : « Là, il crache sur ma feuille, et se lève en m’insultant. Je décide donc de me lever pour partir, mais il se place devant moi. Je fais facilement une tête de plus que lui, mais il se démonte pas, et plaque son front sur mon torse en secouant les bras, tel un taureau qui charge. L’attaché de presse viendra finalement le calmer, et quelques minutes plus tard, il crachera au visage du photographe avant que la journée promo ne soit finalement totalement annulée. »

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Dans le jargon des journalistes Anton Newcombe est ce qu’on appelle un mauvais client, c’est-à-dire un artiste dont on va avoir du mal à tirer quelque chose, voire même qu’on redoute rencontrer. On y va comme au casse-pipe. Le contexte a aussi son importance, comme cette fois où Thomas Corlin se retrouve à faire son interview au téléphone dans les toilettes de la rédaction ! « Après l’interview, l’artiste a tweeté en disant ‘Voilà la situation du journalisme musical !’ ». Heureusement, il y a aussi les bons clients et, de l’avis de tous les journalistes interrogés, ils sont quand même beaucoup plus nombreux. Mais alors, à quoi il ressemble, le bon client ?

Le meilleur client pour un journaliste, c’est l’artiste bavard, prolixe, intéressé et intéressant. C’est celui qui a envie de parler de sa musique ou d’autres choses et qui a envie de discuter. A l’instar de Jean-Michel Jarre : « Il parle très très bien, on l’a vu dans l’entretien pour Tsugi et partout ailleurs. C’est quelqu’un qui a le sens de la formule, qui est très habile, très intéressant, très cultivé, la conversation peut durer très longtemps » nous confie Jean-Yves Leloup, journaliste passé par Libération, Coda ou encore Tsugi. Le bon client est donc un artiste détendu et accessible. Un peu comme le boy next door qu’est Mac DeMarco : « Il est toujours cool, tout ceux qui l’ont croisé te le diront. Il ressemble à l’image qu’il a dans les médias. C’est vraiment un mec détendu. Tu marches dans Montreal avec lui et il te raconte simplement ses dernières années ».

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Le but du jeu, pour un journaliste, c’est d’avoir de la matière, des histoires à raconter, des choses inédites, qui sortent de l’ordinaire… Pour ça, il faut parfois savoir s’extirper des formats un brin rigides. Patrice Bardot, rédacteur en chef du magazine Tsugi, raconte la fois où Agoria a pris sa place, le temps d’un numéro : « ll avait proposé les sujets, on est allé à Berlin interviewer Mark Ernestus, qui ne donne jamais d’interview. On a passé trois jours avec lui et à la fin il nous demandait si on avait pas d’autres questions à lui poser ! On a pu aussi interviewer Gourcuff pour la seule interview qu’il ait donné en 5 ans ou 10 ans ».

Mais les bons clients, c’est surtout ceux qui marquent. On se souvient mieux des personnages hauts en couleur. Peaches, notamment, traîne une certaine réputation : « Elle vient te caresser le visage, te tirer la joue… Elle joue un rôle ambigu et marrant » nous raconte Thomas Corlin. Quant à Azzedine Fall, il nous cite le cas de FKA Twigs : « Elle incarne une espèce de sculpture froide dont les sentiments n’existent pas forcément. Tu peux difficilement imaginer que quand tu la rencontres sur un canapé pour une interview, ça va être Patrick Sébastien. Mais ce n’est pas dérangeant quand les artistes ont une façon de communiquer qui est conforme à leur image. »

Il y a mauvais client et mauvais client

A l’inverse de l’artiste bavard, par exemple, il y a le grand timide qui ne se sent pas à sa place. La dernière fois, Patrice Bardot a fait 15 000 kilomètres pour rencontrer un artiste comme ça. C’était Jamie xx : « Il répondait à peine, limite par oui ou par non. Il se triturait les mains, j’avais l’impression de le torturer. Ça devait durer une heure et demie mais j’ai arrêté au bout de quarante minutes. La session photo ça avait été pareil, il répondait à peine au photographe qui a lui aussi arrêté très vite ».

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A l’autre bout du spectre, il y a les types à la Anton Newcombe, un brin flippant. Lorsqu’il interviewe A$ap Rocky au début de sa carrière, Azzedine Fall se retrouve dans une situation similaire. Après un début de session laborieux – « le mec n’était clairement pas venu à Paris pour parler aux journalistes » – la rencontre se met à vriller à cause d’une simple question : « J’ai essayé de lui poser des questions un peu plus sociétales. Je lui avais demandé ce qu’il pensait du fait que la plupart des gens qui l’écoutaient à Paris, c’était des gens un peu ‘fashion’, que ce n’était pas des gros fans de hip hop. Le mec avait pété les plombs : ‘tu crois que je fais de la musique pour les fashionistas?’ et son manager avait dû le calmer. On avait eu du mal à reprendre après ça. Il me regardait un peu vener, les poings et les mâchoires serrées, près à me défoncer à la prochaine incartade ». Le journaliste s’en sortira en un seul morceau.

Tous n’en arrivent heureusement pas aux mains. Certains, comme le leader du groupe The Orbs, se contentent d’insultes dans un français approximatif, comme le raconte Jean-Yves Leloup : « Au milieu de l’interview The Orbs a arrêté de répondre en anglais et tout d’un coup s’est mis à insulter le journaliste [un de ses collègues NDLR] : ‘tu as une face de cul’. L’interview s’était arrêtée là. »

Difficile de toujours bien comprendre les réactions des artistes que les journalistes ont en face d’eux. Il est même parfois impossible de mener une interview sensée : « Tricky, on m’a dit que c’était [un bon client] une fois sur deux. Le jour où je l’ai rencontré, il était dans un état un peu second, il ne parlait que de pédophilie et de la famille royale, il ne voulait absolument pas parler de son album. C’était assez drôle parce que toutes les questions que j’avais préparées ne servaient à rien. On a fini par faire une interview sur la noblesse pédophile anglaise, c’était un peu bizarre » confie Azzedine Fall.

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Reste, donc, qu’on peut faire une bonne interview avec un mauvais client. Et chaque journaliste à sa technique. Elle consiste parfois à se rendre sympathique. Pour Patrice Bardot comme pour Jean-Yves Leloup, l’important c’est la première question : « Il faut toujours surprendre, en bien ou en mal. L’artiste répond à des questions de manière continuelle, ce qui est un exercice quand même assez désagréable. Il faut réussir à l’intéresser à une conversation et il faut soigner sa première impression » conseille Jean-Yves Leloup. Quant à Patrice Bardot, il nous raconte l’entrée en matière de son interview avec Juan Atkins : « Je me souviens, je lui avais demandé s’il avait réussi à finir sa maquette de Star Wars. Il était halluciné que je sache ça. Tu gagnes beaucoup de temps quand tu as passé une après-midi ou une journée à bosser ton interview ». A l’inverse, faire sortir l’artiste de ses gonds peut s’avérer payant : « Un de mes collègues, Jean-Philippe Renoult, a interviewé Goldie et il a commencé avec cette question : ‘On est dans un hôtel chic et tu es allongé dans un sofa. On dirait que tu as un peu oublié la rue dont tu viens.’ Ça a tout de suite été très très tendu ! Mais c’était une très bonne entrée en matière parce que ça a donné une super interview. Le mec a parlé de ses origines populaires, d’où il venait, etc. »

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Si le journaliste réussit à faire sortir l’artiste de sa routine promotionnelle, c’est visiblement gagné. Pour ça « tu commences par demander ‘comment tu vas ?’ parce qu’on n’est pas des machines et que c’est quand même une rencontre avec quelqu’un », rappelle Thomas Corlin. Reste que sortir du cadre promotionnel, où les interviews se font en général à la chaîne, permet aussi d’avoir des bons clients : « Je préfère faire une interview par téléphone et que, quand le mec décroche, ce soit la seule fois où il réponde à des questions » explique Azzedine Fall. Trouver d’autres temps et d’autres lieux pour rencontrer les artistes, c’est aussi ce qui fait d’eux des bons clients. Mais, au fait, des bons clients pour quoi ?

On ne va pas se mentir, les journalistes musicaux veulent des bons clients pour faire des bons papiers, mais ils veulent aussi des bons clients…parce qu’ils aiment la musique. Nico Prat nous a raconté sa rencontre avec Alan McGee, directeur artistique et manager du label Creation Records (Primal Scream, Oasis…) qu’il admirait. Entre les deux le courant passe immédiatement, et Mcgee l’invite à poursuivre l’entretien le lendemain : « Mon rédacteur en chef me dit que ce sera pour le site, si je le souhaite. Pas de pige supplémentaire, mais je m’en moque : le lendemain, je passe deux heures en tête à tête avec un homme fascinant, pour une discussion riche en anecdotes. Je suis très heureux de pouvoir dire aujourd’hui qu’il est un ami ».