L’histoire secrète du Burning Man

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Burning Man 2015 / extrait de la vidéo de Christophe Mendes

Difficile de décrire le Burning Man. Tout à la fois festival d’avant-garde, cité éphémère pour hippies, utopie libertaire et technologique, rave géante et atelier d’artistes à ciel ouvert, c’est depuis trente ans l’une des plus folles aventures de la contre-culture américaine. Ses dizaines de milliers de participants sont autant acteurs que spectateurs : à Black Rock City, dans une ambiance de fin du monde psychédélique, tout le monde participe, crée quelque chose, offre son temps ou un cadeau qu’il a produit. Une fête, un carnaval transgressif, mais bien plus encore. Nous allons vous raconter comment ces 70 000 « burners » venus du monde entier ont eu l’idée de se réunir en plein désert autour d’une gigantesque effigie en bois. Voilà l’histoire secrète du Burning Man.

Chapitre 1

De la plage au désert

Août 1986. Menée par Larry Harvey, un jardinier paysagiste qui deviendra le président du Burning Man, une poignée d’hurluberlus se réunissent sur la plage de Baker Beach, face au Golden Bridge de San Francisco, pour une fête improvisée. Tout au long de la soirée, ils construisent une effigie humaine en bois de deux mètres et demi de hauteur, accompagnée d’un chien de plus petite taille. La légende veut que lorsqu’ils décident de l’incendier. Des gens attirés par les flammes spectaculaires accourent et se mettent spontanément à danser autour de l’effigie. Le Burning Man est né. Fantasmé ou non, ce moment est le point de départ d’un festival qui réunit aujourd’hui 70 000 personnes dans des conditions parfois extrêmes.

Larry Harvey

En 2004, Larry Harvey, le fondateur, énonce les dix grands principes du Burning Man

Avant d’en arriver là, il y aura plusieurs autres soirées sur la même plage de San Francisco. À chaque fois, elles attirent plus de monde et la taille de l’effigie grandit, au point d’atteindre 12 mètres en 1988. Une dimension si impressionnante que la police de San Francisco s’en inquiète et interdit en 1990 sa mise à feu pour d’évidentes raisons de sécurité. Sans feu de joie final, la fête est moins folle.

Heureusement, non loin de là, à quelques 450 kilomètres de San Francisco, des connaissances de Larry Harvey, les artistes Kevin Evan et John Law, co-fondateur la Cacophony Society, sont en train d’organiser un happening au beau milieu du désert. Collectif formé à la fin des années 1970 à San Francisco, la Cacophony Society regroupe artistes, intellectuels et militants qui ont fait de l’expérimentation leur crédo. Pendant vingt ans, ils ont escaladé les ponts de la ville, renommé ses panneaux de signalisation et ils se sont même déguisés en Marie-Antoinette pour distribuer de la brioche aux SDF. C’est en se réunissant dans le désert pour s’adonner à leur passion des feux d’artifices que cette joyeuse société permet au Burning Man de prendre un nouveau départ. En 1990, les membres de la Cacophony Society invitent les fêtards de la plage à les retrouver dans le désert de Black Rock, beaucoup plus propice au grand feu de joie désormais interdit à Baker Beach.

Dès 1991, le festival trouve sa forme actuelle. C’est cette même année qu’il prend officiellement le nom de Burning Man après s’être notamment appelé Zone Trip #4. Pour cette première édition, ils ne sont qu’une petite poignée – 250 environ – à se réunir dans le désert pour regarder brûler l’effigie qui se trouvait auparavant sur la plage. Pourtant, le festival va très vite gagner en popularité. Dès 1997, le Burning Man réunit une dizaine de milliers de burners. Impossible, donc, de continuer sans un minimum de règles communes et d’infrastructure. Le festival doit s’organiser.

La légende veut que lorsqu’ils décident de l’incendier. Des gens attirés par les flammes spectaculaires accourent...

Burning Man est dorénavant géré par la société Black Rock City LLC et respecte le cahier des charges établi par l’office général américain d’occupation des sols. On installe une barrière tout autour du site, la « Trash Fence » (barrière à immondices). Des bénévoles, les Black Rock Rangers, sont recrutés pour aider la police locale à accueillir et gérer les participants, et le troc est remplacé par une économie du don. Jusqu’alors, l’argent était certes banni de la manifestation mais la pratique de l’échange d’un bien ou d’un service contre un autre avait toujours cours. Elle est définitivement interdite et remplacée par une philosophie du don : chacun donne ce qu’il veut à qui il veut, sans rien attendre en retour.

En 2004, année cruciale dans le développement du festival, Larry Harvey, le fondateur, énonce les dix grands principes du Burning Man. Ils n’ont pas changé depuis. Même si certains burners radicaux se sont élevés contre ces principes qu’ils voient comme une entrave à la liberté dont aurait joui le festival jusqu’alors. Plus de dix ans après, il y a toujours des discussions autour de ces principes.

Le Burning Man a aujourd’hui des allures de grande messe païenne. Les œuvres d’art foisonnent, les artistes cohabitent avec les clubbeurs et les participants venus chercher des expériences plus spirituelles. Si une bonne partie des burners viennent avant tout pour faire la fête, d’autres sont adeptes d’une philosophie du développement personnel. Ces festivaliers ont souvent des pratiques d’inspiration new age (méditation, yoga, etc.). Mais tout ce beau monde cohabite et échange dans une relative bienveillance. Mais comment, concrètement, des dizaines de milliers de personnes survivent une semaine dans le désert ?

Chapitre 2

Survivre dans le désert

Survivre dans le désert

Atteindre Black Rock City, le site ou se déroule le Burning Man est une épreuve en soi. La première ville d’importance, Reno, est à plus de 200 kilomètres et il n’y a pas une maison à 50 kilomètres à la ronde du site. L’aventure commence bien avant d’avoir mis les pieds sur le lieu du festival. Le site web du Burning Man annonce la couleur en faisant sienne l’expression « ce n’est pas la destination, c’est le voyage qui est important » pour ajouter : « nous pensons que c’est un peu des deux ».

Black Rock City

Black Rock City

Également appelée « La Playa », la ville éphémère à laquelle le Burning Man donne naissance est construite en un demi-cercle de 2,4 kilomètres de diamètre (voir plan). Les rues sont concentriques et leur nom change en fonction du thème de l’année. Les avenues, elles, partent du centre de la ville. Si certaines années leurs appellations ont changé, elles ont en général des noms d’heure. Pour pouvoir s’y repérer, il faut imaginer Black Rock City comme une gigantesque horloge. Au centre du cadran, on trouve l’Esplanade. C’est le cœur du Burning Man, là où les dizaines de milliers de participants se réunissent le samedi soir pour regarder la grande effigie se consumer.

Tout le reste – les camps, les attractions, les clubs, les points de restauration… – est aménagé par les burners. Les travaux commencent parfois des semaines avant le début des festivités. En arrivant, la première étape consiste à s’installer. Généralement, les burners se regroupent dans ce qu’ils appellent des camps, plus ou moins bien organisés selon les moyens de chacun. Tous ont une chose en commun : de grandes tentes capables de résister aux tempêtes de sable et aux vents violents qui balaient parfois le désert. Le reste dépend de la fantaisie de chacun.

Chaque année le festival édite son Survival Guide. Il prodigue des conseils – notamment une checklist du matériel recommandé – mais des aussi interdictions. Impossible, par exemple, de pénétrer dans l’enceinte du festival avec un engin motorisé, à moins que ce dernier n’ait été customisé. On l’appelle alors véhicule mutant et il ne doit pas dépasser 8 km/h.

Survival Guide du Burning Man

Qui dit conditions extrêmes dit extrêmes précautions en matière d’hygiène et de santé. Le « piss clear », le fait d’avoir une urine claire, est par exemple recommandée aux festivaliers. C’est un signe de bonne hydratation. On vous rassure, les Black Rock Rangers (la « police » du festival) n’iront pas vérifier !

Le Survival Guide contient aussi ce conseil qui n’est pas aussi loufoque qu’on l’imagine : « Ton meilleur ami n’aime pas la foule ? Fais-toi une faveur et laisse-le à la maison. » Burning Man c’est avant tout une semaine d’intense vie en communauté.

Chapitre 3

Burner qui es-tu ?

Burner qui es-tu ?

Depuis les premiers feux de joie sur la plage de Baker Beach, la communauté n’a cessé de grandir. 70 000 burners viennent aujourd’hui du monde entier. Tous n’ont pas les mêmes centres d’intérêts. On peut cependant tenter une typologie des tribus historiques du festival.

Sculpture à base de camions

Les plasticiens

Le Burning Man est avant tout un festival d’art et d’artistes. Ils sont au cœur de la manifestation, travaillant parfois une année entière pour présenter leurs œuvres. La Box Shop, immense warehouse de San Francisco où travaille une centaine de plasticiens de toute sorte, abreuve le Burning Man de ses créations plastiques. De cet atelier sont sortis nombre des véhicules mutants, des cabines de DJs et autres sculptures dantesques.

Les pyrotechniciens

Les pyrotechniciens

Au Burning Man, il y a toujours quelqu’un en train de faire brûler quelque chose. Parmi les pionniers, on pourra citer les Flaming Lotus Girls, une bande de nanas bricoleuses et cracheuses de feu qui participent à la manifestation depuis des dizaines d’années. Durant l’édition 2015, elles présentaient Serpent Mother, un impressionnant serpent métallique.

Cacophony Society

Les performeurs

Deux des fondateurs du Burning Man (Danger Ranger et John Law) font partie, on l’a dit, de la Cacophony Society. Au nombre de leurs performances punk et loufoques, on trouve entre autres des massacres de télévision et des marathons déguisés en saumons géants. Si chaque année le festival édite un programme des manifestations, ces happenings ne sont pas tous répertoriés.

Les clubbeurs

Les clubbeurs

Ils sont arrivés un peu plus tardivement et ont eu plus de mal à trouver leur place, notamment parce que des fondateurs du Burning Man comme Larry Harvey étaient peu familiers de cette culture. Depuis les années 2000, les DJs et leurs adeptes sont pourtant devenus l’une des facettes les plus visibles du Burning Man. On croise de plus en plus de DJs, comme Rebolledo et Barnt.

Les « tech’ »

source: TechCrunch

Les « tech’ » de la Silicon Valley

Les développeurs, informaticiens et autres codeurs qui peuplent la baie de San Francisco sont présents depuis les prémices du festival. Burning Man a toujours été un rendez-vous de geeks. En 2012, des ingénieurs spatiaux y ont même construit des télescopes géants ! Si certains CEO (Chief Executive Officer, l’équivalent de nos directeurs généraux) s’affichent aujourd’hui dans des caravanes de luxe avec wi-fi intégré, la majorité des tech’ vivent encore leur Burning Man à la roots. La présence de quelques milliardaires a peut-être créé le scandale, mais elle n’a sûrement pas dénaturé le festival (lire interview).

Les weirdos

source: areualive

Les weirdos

Inclassables mais facilement reconnaissables, les weirdos sont une population de gens hétérogènes aux goûts variés et peu commun. On se souvient notamment du collectionneur de poupées un brin flippantes qu’Antoine de Maximy avait filmé dans J’irai dormir à Burning Man. Mais l’on pourrait aussi citer les camps de claque, où les participants font la queue pour recevoir une baffe, ou encore les camps de suspension corporelle, où l’on peut se faire accrocher la peau par quelques crochets.

Un tour de la ville en vélo (ou en drone) est sans doute le meilleur moyen pour essayer de capter la diversité de ce qu’offre la manifestation.

Chapitre 4

Burning Man,
c’était mieux avant ?

Burning Man,<br> c’était mieux avant ?

Il serait devenu trop bourgeois, trop hype ou plus vraiment contestataire. Depuis quelques années, le Burning Man essuie une pluie de critiques, pas toujours fondées. Le festival a-t-il vraiment autant changé qu’on le dit ?

L’année dernière, un article du New York Times pointait du doigt la gentrification du festival et l’arrivée des millionnaires de la Silicon Valley. Quelques-uns, en déboursant des sommes folles, ont effectivement installé des camps au confort 3 étoiles au milieu du désert. Depuis, une polémique enfle autour d’un Burning Man qui perdrait son âme. Sauf que la vieille rengaine du « c’était mieux avant » ne date pas d’hier.

Decommodification

Déjà en 2004, une centaine d’artistes avaient publié une tribune, intitulé « We Have a Dream », en raison de la baisse des subventions allouées aux artistes pour produire les œuvres exposées : « Rendez-nous notre événement ou nous le quittons. » Ils s’élevaient ainsi contre une manifestation qui, selon eux, aurait changé de priorité pour se tourner vers la fête et moins vers la création artistique. La même année, la publication des dix principes avait d’ailleurs contribué à alimenter les critiques. Pour certains burners, trop encadrer le Burning Man reviendrait à lui faire perdre son âme.

La question de la philosophie et des principes du festival a toujours travaillé ses organisateurs. En se plongeant dans l’histoire du Burning Man, on découvre de nombreux conflits entre des clans pas toujours d’accord sur ce que doit être le festival. Ainsi, en 2007, John Law poursuit les deux autres fondateurs du festival en justice. Pour ce dernier, en effet, le Burning Man, son logo et la marque, ne devraient pas appartenir à Larry Harvey et à la société Black Rock City (qui fait plusieurs millions de bénéfices par an, en général réinvestis dans le festival). Ils devraient faire partie du domaine public et appartenir à tout le monde. Il n’obtiendra pas gain de cause.

John Law et Michael Mikel

John Law et Michael Mikel

Depuis la publication de l’article du New York Times, les polémiques sont revenues. Ce ne sont plus les artistes qui attaquent le festival, mais plutôt les médias qui lui reprochent son embourgeoisement. Une autre manière de dire que l’esprit du Burning Man s’est perdu.

La majorité des critiques ne résiste pourtant pas à l’épreuve des faits. D’après une enquête menée depuis 2002 par l’université de Denver, les participants ne sont pas plus vieux, ni plus riches qu’avant. Ils ont 34 ans en moyenne et un revenu annuel qui ne dépasse que de 5 000 dollars le revenu américain moyen. Et si quelques milliardaires sont venus profiter du Burning Man ces dernières années, ils sont donc loin d’avoir dénaturé le festival.

Mais alors, qu’est-ce qui a vraiment changé depuis 1986 ? Principalement la taille du festival et son taux de remplissage. Il y a quelques années encore, on pouvait acheter son billet au dernier moment. Aujourd’hui, les festivaliers se les arrachent, au point que l’organisation a brièvement instauré en 2012 un système de loterie pour vendre les tickets. Seuls les gagnants pouvaient acheter un ticket.

Finalement le seul « problème » du Burning Man, c’est qu’il est impossible de l’embrasser dans sa totalité. Antoine de Maximy le dit bien à la fin de son documentaire J’irai dormir à Burning Man : « À Black Rock City tout est possible. Je n’ai pas pu filmer tout ce que j’ai vu, et je n'ai pas pu montrer tout ce que j’ai filmé. Pour vraiment comprendre Burning Man, il faut y aller. »

Chapitre 5

Nulle part ailleurs :
les trucs les plus fous
du Burning Man

Nulle part ailleurs :<br> les trucs les plus fous<br> du Burning Man

Grâce au web, les oeuvres nées au Burning Man sont devenues de plus en plus visibles et les anecdotes du festival ne sont plus des secrets d’initiés. Florilège des « folies » du Burning Man

The man

The Man

Attraction majeure du festival, l’effigie du Burning Man s’appelle tout simplement The Man. Ce dernier n’a cessé de grandir au fil du temps, jusqu’à atteindre la hauteur record de 32 mètres en 2011 et 2014. Chaque année, le samedi soir, son incendie clôture le festival dans une grande messe païenne. De 2001 à 2012 c’est l’architecte de Black Rock City, Rod Garrett, qui a conçu The Man. Les attributs de ce dernier, notamment la structure sur laquelle il est posé, changent légèrement en fonction du thème défini. L’été dernier, c’était d’ailleurs la première fois depuis presque dix ans que The Man était posé directement sur le sol.

L'Opulent Temple

L’Opulent Temple

Il s’agit d’un « espace de danse sacré » placé sous la « bénédiction » de Shiva, dieu indien parfois représenté avec mille bras, et dans lequel la scène électronique underground de San Francisco offre depuis 2000 des fêtes incroyables.

Medusa Madness

Medusa Madness

Sans doute l’une des installations pyrotechniques les plus dingues de l’édition 2015, composée de serpents fabriqués avec des néons, elle est capable de cracher des gigantesques flammes. L’artiste et designer de restaurant Kevin Clark – aussi à l’origine du Rhino Redemption (voir interview) – a reçu une subvention de la part du Burning Man pour pouvoir mener à bien à bien son projet. Et la vue de l’intérieur en 3D est tout simplement dingue.

Susan Sarandon

Le trip de Susan Sarandon

Dix ans après sa mort, l’actrice de Thelma et Louise a décidé de rendre un hommage particulier à son ami Timothy Leary, psychologue, écrivain et philosophe d’un certain psychédélisme. Elle lui a offert un dernier trip et organisé une grande procession à la fin de laquelle ses cendres ont été dispersées. Tout ça est sur son Instagram.

Le Burning Temple

Le Burning Temple

Moins connu du grand public que l’effigie du Burning Man, ce temple n’en est pas moins impressionnant. Chaque année, lui aussi est enflammé le samedi, mais plus tôt dans l’après-midi. Depuis 2000, ce rituel s’est institutionnalisé et fait désormais partie intégrante du festival. Jusqu’en 2004, ce sont les temples du sculpteur de Los Angeles David Best qui étaient incendiés. Toute la semaine, on venait y écrire des prières et des messages sur ses murs en bois recyclé avant qu’ils ne s’envolent en fumée. Le Burning Temple, cette année, a été le fruit d’un travail collectif de la Dreamers Guild.

Chapitre 6

« Une ville de lumière dans un décor hallucinant »

Arnaud Aubron @ArnaudAubron

Directeur de la publication de Courrier International, est un habitué du festival.

« Une ville de lumière dans un décor hallucinant »

C’était quand ton premier Burning Man ?

En 2008, avec un ami new-yorkais parti habiter à San Francisco. Quand tu es étranger, il faut pouvoir gérer l’autosuffisance. Il n’y a rien à vendre sur place, il faut être totalement autonome. Impossible de se pointer avec une petite canadienne dans un sac à dos. Sans amis américains qui ont les moyens d’amener un peu d’équipement sur place, c’est intenable. La chose la plus importante est d’ailleurs la structure qui permet d’avoir de l’ombre pour ne pas cuire au soleil. C’est pour ça que la plupart des gens louent maintenant des campings cars, mais ils coûtent des fortunes et sont tous réservés des mois à l’avance à 500 kilomètres à la ronde.

Pour vivre pleinement l’expérience il faut une capacité à s’enthousiasmer, à se congratuler, à valoriser le travail d’équipe

La première fois, avec qui es-tu parti ?

Nous étions une dizaine, et très peu de Français. Tant mieux car la philosophie du Burning Man est américaine avant tout. Je dirais même plus, californienne. Pour vivre pleinement l’expérience il faut une capacité à s’enthousiasmer, à se congratuler, à valoriser le travail d’équipe. Les Français sont souvent trop cyniques et narquois pour se prendre au jeu. Être avec des Californiens, ça aide. Ils t’expliquent plein de trucs sur les règles du Burning Man. Des choses qui te paraissent un peu dingue quand tu es français. Du genre : « Tu dois rendre à la Playa ce que la Playa t’as apporté. » Au début, tu te dis que c'est un peu ridicule, et puis au fur et à mesure tu y prends goût.

Qu’est-ce qui t’as le plus marqué quand tu es arrivé au Burning Man ?

Burning Man 2013 Hawaii Savvy

Nous sommes arrivés vers 19 heures, le soleil se couchait. On a monté nos tentes vite fait et on est parti au centre. C’est au milieu que ça se passe, la nuit, dans un grand cercle qui est vide la journée. Le soir il y a des nightclubs géants, éclairés par des torches ou des lumières électriques : une ville de lumière dans un décor hallucinant. En 2008, presque personne n’écoutait encore de techno aux États-Unis, sauf au Burning Man où plein de musiques différentes sortent des véhicules mutants, ces voitures customisées en lapin géant ou en bateau pirate avec deux cents personnes qui dansent sur le pont dans une ambiance à la Mad Max. Hyper impressionnant.

Et durant la journée, qu’est-ce qu’on fait ?

Burning Man Steve Jurvetson

Même s’il fait très chaud, il y a toujours quelques acharnés qui continuent à faire la fête, comme moi par exemple (rires). Mais dans la journée tout le monde est quand même plus ou moins au ralenti. Au Burning Man, il n’y a pas de spectateur, il n’y a que des acteurs. Chaque personne est censée produire une partie de l’attraction. Dans chaque camp, il est censé y avoir une attraction que tu visites en te promenant dans la journée. En réalité ce n’est pas tout à fait vrai partout, mais il y en a quand même pas mal. L’année dernière, en face de chez nous, les mecs faisaient la queue pour se faire mettre la tête dans un seau d’eau glacée pendant cinq secondes. On te sortait ensuite la tête et on te mettait une claque dans la gueule ! Et après on t’offrait à boire. Parfois quinze personnes attendaient pour prendre une claque. Mais il y a aussi des camps de balançoires, de gâteaux à l’ortie... Il y a aussi des clubs de jours comme le Pink Mammoth par exemple, où on danse de 14 heures à 18 heures. Il y a un programme édité par les organisateurs mais le bouche à oreille reste essentiel.

Que présentait ton camp ?

La première année, on est vraiment venu les mains dans les poches. Et quand tu viens les mains dans les poches, tu culpabilises un peu en voyant tout ce que les autres font (rire). Certains viennent avec trois ou quatre semi-remorques trois semaines à l’avance pour commencer à monter leur truc. Ils bossent comme des malades. La première année, on avait quand même préparé quelques cadeaux à offrir parce c’est une tradition essentielle. Et puis, en devenant potes avec des burners plus confirmés, on a préparé de plus en plus de choses. L’année dernière, j’étais dans un camp avec un type dont le métier est designer de bar et de restaurant à San Francisco [Kevin Clark, NDLR]. Il a bossé pendant six mois pour fabriquer un rhinocéros géant en fer à partir d’un vieux pick-up. À l’arrière, à l’intérieur de son corps, il y avait un dancefloor où pouvaient loger vingt à trente personnes. On se baladait la nuit dans ce truc et les gens montaient et descendaient sans arrêt. C’était magnifique.

Tu peux expliquer ce qu’est un « ranger » ?

Plus d’un millier de volontaires travaillent durant le festival, on les appelle les rangers. La plupart du temps, ce sont des vieux burners qui se sont dit « Burning Man m’a tellement donné que je veux lui rendre ». Ça parait con mais ce n’est pas faux. Après plusieurs Burning Man, tu as vraiment envie de participer au truc parce que tu te dis « putain c’est quand même magique ».

Les vieux burners trouvent-ils que le festival a changé ?

Le Burning Man est un carnaval. Certain viennent avec une crête à l’iroquoise et sont d’austères banquiers à San Francisco. Ça a toujours existé. La différence, c’est qu’il y a encore huit ans, lors de mon premier Burning Man, tu pouvais encore acheter des tickets la veille de ton arrivée. Maintenant c’est la course pour avoir une place, tout le monde en veut. Et ça c’est nouveau. Mais le côté « il y a des mecs friqués, le festival a perdu son esprit », c’est complètement bidon. Les patrons d’Amazon ou de Google sont des burners de longue date. Je ne pense pas qu’ils n’y soient jamais allés avec une simple tente. L’hôtel qui fait payer 10 000 dollars pour être logé dans des conditions de luxe dont parle le New York Times, il existe, j’y suis allé. Mais il y a 60 000 personnes au Burning Man. Même si quelques millionnaires payent des fortunes pour venir, est-ce qu’ils changent profondément la nature de l’événement ? Pas du tout. Aux États-Unis, il y aura toujours un malin pour créer un business. Mais cela ne m’a pas empêché de vivre mon meilleur Burning Man en 2014.

Annexe 2

Les dix principes
du Burning Man

  1. 1 - L’inclusion radicale

    Tout le monde est le bienvenu au Burning Man.

  2. 2 - Le don

    « La valeur d’un don est inconditionnelle » et suppose qu’on n’attende rien en retour.

  3. 3 - La démarchandisation

    En dehors de l’achat du billet, toute forme de commerce est proscrite. On ne peut rien acheter ni vendre au Burning Man, si ce n’est de la glace, du café, et de l’essence.

  4. 4 - L’auto-suffisance radicale

    Chacun est censé apporter tout ce qui est nécessaire à sa survie une semaine dans le désert.

  5. 5 - L’expression radicale de soi

    C’est l’un des principes essentiels du festival. Les participants (voir le neuvième principe) sont fortement encourager à s’exprimer, seul ou en groupe, de la manière la plus libre qui soit.

  6. 6 - L’effort commun

    « Notre communauté estime les coopérations et les collaborations créatives. Nous nous efforçons de produire, promouvoir et protéger les réseaux et les espaces sociaux, mais aussi les œuvres d’art et les méthodes de communication qui soutiennent ces interactions. » La majorité des attractions visibles au Burning Man sont le fruit d’un long travail de groupe.

  7. 7 - La responsabilité civile

    Les membres de la communauté qui organisent des événements à l’intérieur du Burning Man en sont responsables devant la loi.

  8. 8 - Ne pas laisser de trace

    Burning Man est sans doute le premier festival « éco-responsable », au sens où le désert est censé retrouver son état originel à la fin de la manifestation. Et tout le monde doit y mettre du sien.

  9. 9 - La participation

    C’est écrit sur les billets d’entrée : « This is not a consumer event » (Ce n’est pas une manifestation de consommateurs). Personne n’est censé venir sans rien avoir à proposer aux autres participants et, inversement, tout le monde est fortement encouragé à jouer, danser, travailler…bref à participer au festival.

  10. 10 - L'immédiateté

    C'est le moment présent qui compte au Burning Man. L'expérience vécue est la « pierre de touche » du festival. C'est dans l'instant que l'on peut « briser les barrières qui s'interposent entre nous et nos mois intérieurs, entre nous et la réalité de ceux qui nous entourent » et aucune idée, aucune concept, ne pourra s'y substituer.

Annexe 1

Les pièges à éviter

  1. 1 - Faites attention au feu

    La pyrotechnie comporte des risques. Gare aux brûlures et notamment le dernier jour du festival, lorsque l’effigie du Burning Man est incendiée. Si les alentours de l’effigie sont protégés par des barrières, il se dégage quand même une chaleur très intense.

  2. 2 - Évitez de vous faire écraser

    Ça peut paraître simple mais il y a chaque année des accidents. En 2003, une personne est morte en passant sous les roues d’un véhicule mutant. Heureusement, depuis, seules des blessures légères sont à déplorer.

  3. 3 - Ne vous trompez pas de potes

    Une semaine au milieu du désert avec la mauvaise bande de copains, ça peut vite devenir très long. Partez avec des gens qui partagent les mêmes envies. Le Burning Man vit 24h/24 et tous les participants n’ont pas le même rythme.

  4. 4 - Ne restez pas seuls

    Le secret de Burning Man, c’est la vie en communauté. Il faut aller à la rencontre des gens, voire rejoindre une communauté comme celle des French Burners. Cette dernière organise chaque année des fêtes Burning Man à la Machine du Moulin Rouge à Paris et n’est pas avare en conseils pour ceux qui voudraient tenter le périple.

  5. 5 - Suivez le guide

    Suivez le guide. Danger Ranger, Michael Mikel de son vrai nom, est l’un des pionniers du Burning Man. Il est notamment à l’origine de la création des Black Rock Rangers en 1992, bénévoles chargés de l’accueil des festivaliers, et s’occupe depuis de la sécurité et de la survie des participants. C’est donc la personne de référence pour vivre un festival en bonne et due forme. On le décrit comme « le légendaire protecteur de notre société du désert ». Certains disent qu’il possède des pouvoirs surnaturels, et notamment « la capacité d’apparaitre à deux endroits simultanément ». Sinon, il est aussi sur Twitter: @danger_ranger.

  6. 6 - Respectez la loi

    Le Burning Man est un endroit très surveillé. Le FBI est infiltré depuis plusieurs années dans le festival, notamment pour arrêter les trafiquants de toutes sortes. Gare, donc, à respecter la loi.