Music par Nora 20.11.2015

Le vinyle a la cote : qu’en pensent les disquaires ?

Le vinyle a la cote : qu’en pensent les disquaires ?

A l’ère du digital, le vinyle fait un retour en force qui est loin de passer inaperçu. Récemment, Kate Rogers, journaliste pour CNBC, déclarait que le record de 1989, à savoir près de 35 millions de vinyles vendus aux USA, pourrait être dépassé en 2015. S’il n’est toujours pas certain que 2015 réussisse à devancer ce chiffre conséquent, ce format que certains jugeaient obsolète il y a encore quelques années est pourtant (re)devenu le chouchou de toute une population qui se nourrit de musique avec une grande avidité. Avec l’aide précieuse de trois disquaires parisiens, Greenroom a décrypté cette tendance dont on commence à comprendre les limites.

45 tours, 33 tours, et même 16 tours… Il y a encore quelques années, cet objet que les amateurs surnomment avec affection « galette » était encore méprisé de la plupart des consommateurs qui voyaient en l’arrivée du digital une nouvelle manière d’agrémenter leurs collections : moins encombrant donc plus simple à organiser et surtout moins cher. Pourtant, alors que personne ne s’y attendait, le vinyle a réussi à s’imposer au cours des trois dernières années comme un support incontournable. Philippe, directeur-adjoint du disquaire Gibert Joseph – une antre généraliste où l’on trouve tout de même de sacrées pépites – affirme: « Cela se traduit dans les chiffres c’est certain mais on le remarque surtout sur aux USA et en Allemagne ».  Mais ces chiffres en question, que disent-ils vraiment ? Si l’on s’intéresse strictement au marché américain, 14 millions de vinyles avaient été vendus en 2014. Ce chiffre était déjà très encourageant mais les six premiers mois de 2015 se sont révélés encore plus prometteurs, affichant plus de 9 millions de vinyles vendus selon une étude de la Recording Industry Association of America (RIAA).   Malheureusement, il n’y a pas d’étude sur les chiffres du vinyle en France pour analyser plus en profondeur cette croissance fulgurante.

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Souffle Continu, 22 rue Gerbier, 75011 Paris

Ce nouveau regain a amené une nouvelle génération d’acheteurs et Philippe assure à ce titre: « On attire maintenant une cible plus jeune, qui a entre 15 et 25 ans et qui vient découvrir dans nos bacs d’autres facettes de la musique qu’elle ne connaissait pas très bien pour la plupart, comme la soul et la funk ». Si les jeunes foulent de plus en plus les disquaires pour «digger », ils ne sont pas encore les clients majoritaires en France, contrairement au marché US où une étude de Music Watch  annonce que les 13/25 constituent la moitié des acheteurs. Bernard, qui gère le Le Souffle Continu – disquaire ouvert en 2007 qui propose une sélection de musique expérimentale au sens très large, du rock psyché à l’indus – a remarqué une légère hausse d’acheteurs de cette tranche d’âge mais il affirme cependant que ses clients réguliers sont nettement plus âgés. D’ailleurs, il se désole de constater qu’il y a de moins en moins de client même s’il a de plus gros acheteurs : « Ce sont des passionnés qui lâchent entre 150 et 400€ par mois. Heureusement qu’ils sont là, malheureusement la clientèle ne s’accroît pas et il faut dire aussi qu’il y a beaucoup de disquaires sur Paris. » Julie David, à la tête du Walrus – disquaire / bar ouvert en 2014 spécialisé dans la vente de vinyles de rock indé neuf – le rejoint : « Le profil type de l’acheteur de vinyle chez nous est plutôt un homme de 25/35 ans. Les 15/25 consomment aussi du vinyle mais ils ne sont pas majoritaire au Walrus. Les quadras/quinquas sont également très consommateurs car ils reviennent avec plaisir vers un support qu’ils ont connus et appréciés (bien plus que le CD). Les tranches d’âge plus senior ont par contre plus de mal à se remettre aux vinyles. Pour eux le CD constituait une vraie avancée technologique et un confort d’écoute qu’ils ont du mal à abandonner. »

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Le Walrus, 34 ter rue de Dunkerque, 75010 Paris

Il est maintenant temps de s’intéresser aux limites de ce grand boom des vinyles. Julie affirme : « Ce qui est intéressant dans ce retour vers le vinyle c’est que, pour une fois, ce ne sont ni les industriels, ni les marques qui l’ont choisi, c’est le consommateur qui a imposé son envie ». Si le consommateur a permis à de nombreux disquaires de survivre au cours des dernières années alors que l’avènement du digital prophétisait son déclin, il a également donné de mauvaises habitudes à certains, comme nous l’explique Bernard du Souffle Continu : «Ils nous ressortent des catalogues entiers dont tout le monde se fout. Dans n’importe quelle brocante, tu peux trouver l’intégrale de Téléphone ou de Van Halen sans problème. Il y a un moment où il va falloir se calmer un petit peu, d’autant plus qu’ils osent les vendre à des prix conséquents ». Par « ils », il vise évidemment les distributeurs qui ont flairé le filon et voguent désormais sur la marché de la réédition avec un appétit parfois trop vorace. Philippe est du même avis au sujet des rééditions mais il nous rappelle également la hausse du dollar de 20 % de janvier dernier : « La conséquence directe est terrible pour nous car la hausse des prix à l’importation était jusqu’alors très bon marché et nous pouvions nous permettre d’importer en quantité et de proposer un tarif cohérent. Maintenant les prix sont trop élevés, il y a parfois une différence de 15 euros entre le CD et le vinyle. Cela a amené trois types de comportements bien distincts. D’abord, il y a ceux qui font un mix entre CD et vinyle, puis ceux qui passent au tout CD et ceux qui n’achètent plus rien du tout »

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Gibert Joseph Musique, 34 boulevard Saint-Michel, 75006 Paris

 Certes, le marché du vinyle va bien mais il va falloir surveiller son évolution dans les mois à venir car, comme le dit si bien Philippe,  « on est en train de scier une branche qui amenait un peu de couleur à l’industrie musicale ».