Music par Clémence Meunier 19.11.2015

Au fait, comment ça marche les rémunérations sur Spotify ?

Au fait, comment ça marche les rémunérations sur Spotify ?

On reproche régulièrement à Spotify de ne pas assez payer les artistes. Sauf que, soyons honnête, personne n’y comprend rien. Du clic sur play au chèque arrivant dans le courrier du musicien, Greenroom fait les comptes. 

Avant, c’était tout simple dans le monde de la musique. Les gens écoutaient un morceau passé à la radio, allaient acheter le CD ou le vinyle. Et puis c’est tout. Aujourd’hui, « consommer de la musique » (le terme est moche, certes, mais tout cela reste un business) est une affaire bien plus compliquée puisque les supports se sont multipliés : on peut aussi bien écouter du Beyoncé en achetant le CD, le vinyle, en téléchargeant légalement, en écoutant en streaming gratuit, payant ou encore en piratant comme un sale gosse. A chaque mode de consommation ses règles de rémunération. Et s’il y a bien un service qui s’attire régulièrement les foudres des artistes comme des mélomanes, c’est Spotify. En 2014, Taylor Swift a fait retirer son catalogue de la plateforme, tandis que La Roux préférait user de second degré fin septembre sur Twitter :

« @Spotify, merci pour les 100 livres reçues en droits pour le dernier trimestre. Encore un mois et je pourrais peut-être m’offrir votre service Premium. Quelle chance ! »

Céder à la tentation du « Spotify, ce sont tous des pourris qui gardent toutes les sous pour eux », c’est un peu facile. Surtout, ce n’est pas tout à fait vrai : la situation est évidemment un peu plus complexe que ça, même si elle n’est pas glorieuse. C’est Spotify lui-même qui le dit : « Malheureusement, la majorité de la consommation actuelle de musique ne génère qu’un peu voire pas du tout d’argent pour les artistes. Nous travaillons dur pour arranger ça, et nous sommes fiers d’offrir aux fans de musique un service payant et légal capable de générer les royalties que méritent les artistes », peut-on lire sur leur page explicative Spotify for artists.

Spotify tire ses revenus de la publicité dans l’offre gratuite, et des abonnements dans le cadre de ses comptes Premium. Or, l’entreprise américaine le jure : 70% de ces revenus sont reversés aux ayants-droit, ce qui représente 3 milliards de dollars cédés en royalties depuis la création du service en 2008, 300 millions de dollars pour le seul premier trimestre de 2015. Les ayants-droits, ce sont les labels, éditeurs, distributeurs… Et in fine les artistes eux-mêmes ou la famille de l’auteur s’il est décédé. Histoire de compliquer les choses, notons qu’un morceau peut avoir plusieurs auteurs et/ou compositeurs. Plus il y a d’intermédiaire, plus les parts de gâteau sont minces, évidemment. « Cette part de 70% reversée aux ayants-droit par Spotify est équivalente à la répartition des revenus du CD ou du téléchargement », estime dans Libération Denis Ladegaillerie, fondateur et DG de Believe Digital, leader européen de la distribution numérique (chargé de fournir la musique de différents labels aux plateformes type Spotify ou Deezer). Problème : certains contrats archaïques, rédigés par les maisons de disques, laissent la part belle aux majors quand il s’agit de revenus sur le streaming – parfois, l’artiste ne touche que 10 à 15% de ce que percevra le label, qui ne touche lui-même qu’une partie des 70% reversés par Spotify. Et voilà, l’artiste se retrouve avec un gain de 0,6 centimes environ par morceau streamé.

Mais attention : cliquer sur play 100 fois sur le même morceau ne rapportera pas nécessairement 6 euros à l’artiste. Car la rémunération sur Spotify n’est pas calculée au stream, mais selon une formule que l’on dirait spécialement écrite pour que personne n’y comprenne rien. Voilà :

Spotify-Royalty-Formula

L’étape 4 interpelle : l’ « artist’s royalty rate » correspond en effet à la cuisine interne de l’artiste et de sa maison de disques. Le plus souvent, c’est là que ça se corse, et pas forcément du côté de Spotify – aux majors d’accepter de renégocier leurs contrats pour faire taire la grogne de leurs poulains. Il faut dire que les gros labels ont tout intérêt à garder leurs artistes sur Spotify. En mai dernier, le site américain The Verge a dévoilé le contrat entre Sony et Spotify signé en 2011. Les avantages obtenus par la maison de disques en échange de son catalogue sont considérables : avances à hauteur 42,5 millions de dollars sur trois ans, 9 millions de dollars en publicités gratuites (que Sony peut revendre comme bon lui semble, gagnant de l’argent au passage) ou encore clause « Most Favored Nation » (si un autre label touche plus d’avances que Sony, Spotify doit s’aligner et lui payer la différence). Ce sont les fameuses « avances » qui ont fait grincer des dents. Ces millions de dollars versés avant même le premier clic couvrent les 70% de royalties qui seront de toute façon payés par Spotify… Sauf que les deux parties ont vu un peu large : chez Deezer (et on imagine un système similaire pour Spotify), 257 millions d’euros ont été versés en avance aux majors pour la période 2012-2014 selon Music Business Worldwide. Or les royalties de cette période ne représentent « que » 236 millions d’euros. Où sont passés les 21 millions restants ? Selon The Verge, les majors ont pour habitude de garder ce reliquat pour eux. Mais les trois principales maisons de disques, Sony, Warner et Universal, ont voulu clarifier les chose et assuré que ces restes sont bien redistribués aux artistes. Problème réglé.

Reste que les revenus des artistes font grise mine. En ayant en tête la formule ci-dessus, le constat est simple : pour que les musiciens gagnent plus, il faut que les intermédiaires s’en mettent moins dans les poches, et que Spotify augmente ses gains. Pour ça, une seule solution, payer son abonnement, désinstaller µtorrent et être cohérent : si l’on veut vraiment soutenir les artistes, accuser la plateforme ne sert à rien. Arrêter de télécharger et accepter que la musique n’est pas gratuite – et donc payer ses abonnements, même si les prix sont peut-être amenés à augmenter -, voilà qui est bien plus utile.