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Sans Netflix, on serait encore en train de regarder Julie Lescaut

Sans Netflix, on serait encore en train de regarder Julie Lescaut

Quand on dit Netflix, on pense "marathon dans le canapé à enchaîner des épisodes". Il y a de ça, c'est sûr. Mais pas que : Netflix est en train de révolutionner notre manière d'envisager la création cinématographique. 

Chouette, une nouvelle série arrive bientôt. Elle s'appelle Jessica Jones, est adaptée de Marvel et nous présente son héroïne douée d'une force surhumaine mais un peu trop instable le 20 novembre - vendredi, donc. Le premier épisode ? Non, toute la première saison : Jessica Jones est une série Netflix, service de streaming légal connu pour ses productions originales au poil et pour avoir la fâcheuse tendance à dévoiler ses histoires par grosses grappes d'une saison. Mine de rien, cette livraison de gros change beaucoup de chose. Et le "binge-watching" (le fait de s'enfiler une bonne dizaine d'épisodes à la suite en ne se nourrissant que de chips éventées) n'est que la partie émergée de l'iceberg : OK, Netflix nous incite à nous transformer en gros zombies devant nos écrans, mais ce n'est pas là que se cache le plus révolutionnaire. En cinq ans (l'abonnement pour utiliser un service en "flux continu", à savoir le streaming, existe depuis 2010 aux Etats-Unis), Netflix a marqué la production de série de son empreinte rouge et blanche, une influence grandissant de manière exponentielle.

Dark, vous avez dit dark ?

Depuis quelques temps, nous sommes tous capables de reconnaître une série HBO - prenez du sang, pas mal de sexe et vous y êtes. La recette fonctionne, mais est connue. Celle de Netflix est bien plus subtile. Alors que Disney a racheté Marvel et lègue ses séries "familiales" (Marvel's Agents Of SHIELDAgent Carter) à ABC aux Etats-Unis et W9 et Canal + Family en France, les pendants plus sombres à la Daredevil sont laissés à Netflix - les abonnés y veulent du psychologique et du violent, tout en étant un peu plus réfléchis que du côté d'HBO. Les créations originales du site internet osent être noires et rendre le personnage de Daredevil plus que torturé. Un parti pris que personne n'attendait : on essaye toujours d'oublier la version catastrophique proposée par Mark Steven Johnson avec Ben Affleck, qui gagnera d'ailleurs le Razzie Award du pire acteur. Netflix est dark, visuellement abouti (voir le plan séquence magistral ci-dessous, tiré de Daredevil), mais aussi intello (House Of Cards), irrévérencieux (Orange Is The New Black), frontal (Narcos) ou compliqué (Sense8).

 

Des facettes variées et repoussant toute une partie du public : une tactique basée sur la qualité que ne peuvent se permettre les chaînes classiques, la faute à la censure et à une course à l'audimat à laquelle Netflix ne goûte que très peu. En effet, impossible de savoir combien de personnes regardent telle série ou film - l'entreprise américaine ne communique pas là-dessus. Mais pour donner une idée, en 2011, Netflix représentait presque 30% du trafic internet américain en soirée tandis que, cette année, près de 60 millions de personnes dans le monde payent un abonnement - on comprend mieux pourquoi le "binge-watching" et ses conséquences sont si importants aujourd'hui. Et Sense8 en est certainement le meilleur exemple.

Sense8 raconte la vie de huit personnages connectés par la pensée, dispersés aux quatre coins du monde. Les réalisateurs, Lana et Andy Wachowski (à l'origine de la trilogie Matrix), ont tenu à tourner toutes les scènes dans des décors réels. Ce n'est pas donc sur fond vert que l'on suit les doutes et expériences de Wolfgang, Lito ou Nomi, mais bien à San Francisco, Chicago, Londres, Reykjavík, Nairobi, Séoul, Mexico, Mumbai et Berlin. Couvrir neuf lieux (pour huit personnages, l'un déménageant en cours de série), ce n'est pas donné. Ainsi, les Wachowski ont dû écrire toute la première saison d'un coup pour tourner en une fois les scènes se passant à tel endroit. Un procédé impossible à mettre en place ailleurs que sur Netflix : aucune chaîne n'aurait donné son accord pour signer une série au pitch aussi flou sans au moins avoir vu un épisode. Là, les saisons sont livrées d'un coup et peu importe si ses spectateurs lâchent l'histoire au bout d'un ou deux épisodes tant qu'ils payent leur abonnement - même si, bien sûr, le but est de produire des contenus qui plaisent, mais le succès d'Orange Is The New Black ou House Of Cards sont plutôt rassurants pour Netflix.

Bye bye les cliffhangers

Pas de coupure d'une semaine entre deux épisodes, ça change la vie pour le spectateur accro - et les insomniaques en tout genre... Mais aussi pour les scénaristes, qui ne sont plus tenus de balancer une grosse révélation ou un retournement de situation (aka "cliffhanger") à la fin de chaque épisode. Les séries Netflix sont ainsi construites, dans une certaine mesure, sans obligation de suspens. Le principe s'applique également au sein même des épisodes, dénués de publicités : alors que certaines séries "classiques" vont jusqu'à couper un dialogue important en deux actes pour tenir en haleine le spectateur pendant la pause pub, les formats Netflix se déroulent comme un film, non-stop, sans obligation de durée. Si le scénario mérite une heure sur un épisode donné mais seulement 45 minutes sur le suivant, pas de problème - un procédé nettement visible sur le nouveau service de streaming d'Amazon disponible aux Etats-Unis. Il n'est pas étonnant alors de voir la frontière entre cinéma et série s'amenuiser, avec des réalisateurs ciné passant sur Netflix comme David Finsher pour House Of CardsThe Wire ou Oz étaient en avance sur leur temps : les années 2010 seront celles des séries incroyables profitant d'une porte ouverte par HBO et ses gros sabots ("pas besoin de censurer le sexe sur le câble, alors profitons-en") puis Netflix. Un peu comme Mr Robot, dont la trame compliquée et le rythme décousu a été achetée par la pourtant familiale USA Network, ou comme Dix Pour Cent, la très bonne surprise France 2. On vous le dit : sans Netflix, on serait peut-être encore en train de regarder Julie Lescaut.