Music par Clémence Meunier 11.11.2015

Boiler Room a changé le monde

Boiler Room a changé le monde

Oui, ce titre est un petit peu exagéré. Mais tout de même, Boiler Room a révolutionné notre manière de « consommer » un concert. Explications. 

Une table, un DJ, une GoPro. Et tadaa, vous obtenez un succès planétaire. C’est à peu près l’histoire de Boiler Room, saga d’abord underground, puis à peu près intégrée dans la culture plus populaire – même le Figaro ose en prononcer le nom, c’est pour dire. Pourtant, ce n’était pas gagné. Quand Boiler Room est créée en 2010 à Londres par Blaise Bellville (toujours PDG du projet) et Thristian Richards, il devait être impossible pour la scène underground d’imaginer quelle ampleur allaient prendre ces soirées. Avec le recul, facile de se rendre compte à quel point la recette est efficace :

  1. Une scénographie simpliste : L’EDM, très lucrative mais décriée, mise sur d’énormes shows avec feux d’artifice et lasers. Boiler Room affirme sa culture underground avec des sets-ups plus que minimalistes : une simple GoPro, placée devant le DJ – histoire que l’on puisse bien voir qu’il ne fait pas semblant de mixer – sert à capture le concert. Et c’est tout. Mais la frontière n’est tout de même pas si épaisse, histoire d’attirer un public toujours plus large : comme en EDM, le DJ y est présenté en star, au premier rang, facilement reconnaissable.
  2. Des line-ups exigeants : Si les Anglais de Boiler Room ne sont pas les premiers à filmer des gens qui dansent – souvenez-vous de « MTV Club » puis « The Grind » et ses filles se déhanchant en bikinis -, la programmation y est, contrairement à leurs prédécesseurs, assez exigeante. De Laurent Garnier à Ben Klock en passant par Nicolas Jaar, Thom Yorke ou Maceo Plex aujourd’hui même, toute la crème de la scène électro s’y bouscule.
  3. De quoi flatter l’égo du spectateur : Tout le monde commence à le savoir, mais une Boiler Room a la particularité d’être retransmise en streaming, gratuitement et en direct. Heureusement : ces soirées sont tout simplement inaccessibles à qui n’a pas les contacts. Et ce n’est pas la peine pour les fans de demander à leur DJ préféré de les mettre sur liste. “La plupart d’entre eux sont soit des freaky fanboys qui veulent tout le temps se rapprocher du DJ ou des touristes qui ne comprennent pas l’idée derrière Boiler Room et vont juste vous emmerder », peut-on lire dans le mail traditionnellement envoyés aux DJs avant une Boiler, repéré par Les Inrocks. Ces soirées sont ultra privées. Mais chacun peut les regarder de chez soi, à l’aise dans son exclusion de la hype. C’est un peu triste, mais c’est mieux que rien pour les égos à rassurer des fanas de soirées.
  4. Des lieux choisis avec soin : Si les DJs connus et internationaux sont de plus en plus nombreux à squatter les vidéos de Boiler Room, le but de la plate-forme est toujours de faire connaître des artistes émergents, et locaux. D’où des villes et lieux triés sur le volet, Londres en tête. La France, longtemps boudée, a fini par faire valoir sa scène locale avec des Boiler Room organisées à Paris et Lyon.
  5. Des danseurs très rigolos : Difficile de savoir si les Boiler Room sont plus souvent regardées ou écoutées. Mais une chose est sûre : tout le monde a, à un moment donné, déjà scotché sur une Boiler pour se moquer des spectateurs se trémoussant en arrière plan. Un Tumblr très drôle, Boiler Room Knows What You Did Last Night, a même été créé spécialement. Un DJ set a d’ailleurs particulièrement marqué les esprits pour les OVNIs qui y ont dansé. Kaytranada, si tu nous lis…

Mais bien sûr, en cinq ans, la recette si efficace de Boiler Room est amenée à évoluer. Entre la Boiler qui lag d’Hudson Mohawke en 2010 à Londres et sa version à Los Angeles en 2014, il n’y a pas grand chose en commun : le matériel vidéo s’améliore d’années en années, le lightshow se muscle et les petites fêtes en appartement se transforment en réels concerts. Aussi, les DJs ne sont plus les uniques stars de ces soirées streaming. On y retrouve des rappeurs bien sûr (le passage de Ghostface Killah était mémorable), mais aussi des groupes en live, de la musique expérimentale, de la world… Et même l’extra-terrestre Ariel Pink en live l’année dernière ou bien Mâalem Mahmoud Guinia, musicien marocain Gnaoui, rencontré à Marrakech un an avant sa mort. Une diversité tout à fait visible dans le medley créé par Boiler Room pour fêter les cinq ans d’existence du projet :

Certains verront dans cette diversification du modèle une perte d’identité « boilerroomesque ». Mais ce n’est pas voir la situation dans son ensemble : jusqu’à l’arrivée des Boilers, les captations lives (en gros, les vidéos de concerts), peinaient à trouver leur public. En supprimant au maximum les effets de manche, la boîte anglaise a réussi à habituer tous les fans de musique électro – mais pas que – à regarder un concert sur son ordinateur, et plus seulement à l’écouter sur SoundCloud. De quoi créer une accoutumance, porte grande ouverte aux excellents réalisateurs de Sourdoreille par exemple. Normal que les équipes de Boiler Room, aussi, aient envie de changement et de qualité. Un choix qui paye : loin de bosser avec quelques bouts de ficelles (et certes, un carnet d’adresses bien fourni) comme il y a cinq ans, le projet de Blaise Bellville est maintenant sponsorisé par de nombreuses marques, à l’image de RedBull (qui a flairé le bon coup dès 2012), GoPro bien sûr, Nike, Ray Ban ou encore Van’s. La machine n’est pas prête de s’arrêter.

Crédit photo de une : Merlijn Hoek via Flickr – Laurent Garnier et San Proper à la Boiler Room du Dekmantel Festival en 2013