Music par Clémence Meunier 15.10.2015

Qui a peur du grand méchant EDM ?

Qui a peur du grand méchant EDM ?

Critiquée, moquée, mais parfois adulée lors de festivals démesurés, l’EDM n’a jamais autant fait parler. A l’heure de la chasse aux sorcières anti-EDM, Greenroom fait le point sur un style né dans la même marmite que la vénérée techno. 

EDM, pour Electro Dance Music. Dans le monde de brutes de la musique, jamais trois lettres n’ont généré autant de frustrations, de débats et de mépris. Chez nos cousins américains, l’EDM concerne à peu près tout ce qui se rapporte à la musique électronique, que ce soit « Skrillex, Aphex Twin ou David Guetta », explique Ludovic Rambaud de DJ Mag France, depuis le festival géant ADE d’Amsterdam. De quoi énerver les inconditionnels de Window Licker qui, s’il a eu son petit succès, n’est pas l’album le plus mainstream-friendly de l’histoire de l’électro. Car oui, la nuance est bien là pour les Européens : l’EDM est commerciale, le reste est underground. Et la guerre est déclarée.

Pourtant, les racines sont communes. Détroit a eu sa techno, Chicago sa house, et aujourd’hui Miami danse sur de l’EDM jouée par des mecs peut-être très fans de Jeff Mills et autres papas de la techno underground. « Prenons l’exemple de David Guetta, le DJ star le plus suivi sur les réseaux sociaux (plus de 55 millions de fans sur Facebook, tout de même !, ndr.). Il a commencé en 88 en tant que DJ traditionnel, dans l’ombre, à mixer des choses inconnues. Il a été parmi les premiers à inviter des pionniers comme Frankie Knuckles à Paris. Mais au début des années 2000, il s’est rendu compte que sa musique pouvait avoir un impact plus fort, qu’il pouvait faire danser plus de gens que le seul public du Palace. Et il a sorti les tubes qu’on connaît. Pour autant, il a un background indépendant, aux valeurs techno et house », poursuit Ludovic Rambaud.

Aller vers l’EDM, c’est un choix, pas forcément un manque de goût : pourquoi s’embêter à chercher des perles à faire passer en set quand n’importe qui y a accès, dès la seconde de leur sortie, en trois clics ? Entrer dans le moule EDM est bien plus simple que d’être respecté pour sa musique plus expérimentale. Il suffit d’accepter trois choses : être le plus omniprésent possible dans les médias et sur les réseaux sociaux, créer des tubes aux formats pop, chantés et facilement transposables en live, et donner dans l’entertainment en rajoutant lasers, tartes à la crème et écrans géants de LEDs sur ses scènes.

Un autre monde, et une autre vision de la « musique », que l’on retrouve en France à Electrobeach, le 3ème festival hexagonal en terme de fréquentation, ou bien à l’Inox chapeauté par Joachim Garraud. « L’EDM représente 12 artistes sur 40 à l’Inox », précise-t-il depuis Los Angeles. Ils déplacent du monde et sont relayés par les grosses radios. De quoi mettre un petit coup de projecteurs aux 28 autres DJs et producteurs du festival, qu’ils soient plutôt techno, trance, ou de jeunes pousses de la scène « découverte ». Alors oui, certains (« toujours les mêmes » selon Joachim) crient au scandale en voyant la programmation de la scène EDM. « On ne parle jamais des trains qui arrivent à l’heure ! », philosophe le programmateur.

L’EDM fait aujourd’hui l’objet d’une véritable chasse aux sorcières. Une crispation que comprend Ludovic Rambaud, qui n’hésite pas à couvrir le style dans ses pages car l’EDM aussi fait partie du monde de la musique électro : « quand l’entertainment est devenu plus important que la musicalité, quand les gros festivals sont plus suivis que les clubs, il y a un phénomène de masse, de banalisation de la création de musique électronique, un esprit de consommation. C’est normal que les puristes qui attendent de l’intimité et de l’expérimentation ne se reconnaissent pas là-dedans. Mais les DJ stars l’assument complètement ». Les autres le vivent plus mal. Dans une tribune publiée sur Noisey en mai 2014, Seth Troxler n’était pas tendre avec les festivals EDM. Extraits : « Quand je suis programmé dans un de ces énormes festivals EDM aux USA, je me promène souvent sur le site pour voir ce qu’il se passe – et dans 90 % des cas, c’est juste horrible » ; « Lasers ! Écrans géants ! Feux d’artifice ! Drops ! Gâteaux en plein dans ta grosse gueule ! Putain, mec. C’est pas du clubbing. C’est juste un rassemblement d’abrutis. Essayez juste de passer une soirée dans une pièce sombre, avec la musique à fond et rien d’autre » ; « Avicii est une grosse merde. Mon tourneur Alex a discuté avec l’infirmière qui s’est occupée de lui quand il a été conduit à l’hôpital pendant le festival Ultra, à Miami. Ce fils de pute n’a même pas daigné lui adresser la parole. Elle devait communiquer avec son manager, qui communiquait ensuite avec lui (…). Le melon de ces putain de stars de l’EDM me rend dingue ». 

Le mot est lâché : « star ». On est bien loin des premières raves où le public ne regardait même pas le DJ, car le plus important était la danse. Mais dans le monde de l’EDM, on est fan d’un DJ-producteur. Les jeunes filles suppliant Aoki de les entarter et les garçons rêvant d’être Avicii rappellent l’époque des rock-stars et des boysbands. Oui, c’est ridicule. Mais avoir conscience que ces DJ-stars ont fait un choix comme un autre permet d’avoir les yeux un peu plus ouverts sur une industrie qui se casse la figure de tous les côtés : eux sont multimillionnaires. Autour de Ludovic Rambaud à l’ADE, des businessmen en costume, venus signer de juteux contrats. « Bien sûr, ça me rend un peu triste. C’est le poids de l’argent dans cette industrie. Mais c’est la vie. Et ça a permis que la dance, qui était confidentielle, devienne le genre musical le plus consommé. On ne va pas s’en plaindre : en EDM comme dans l’underground, les DJs et producteurs sont mieux payés qu’avant ! ».

L’EDM surreprésentée peut également permettre à une jeune génération de découvrir très tôt ce pan de la musique électronique, et de plus tard s’ouvrir à des styles plus intéressants. C’est le but de DJ Mag« quand on a un jeune lecteur fan de Robin Schultz (la dernière Une de DJ Mag, ndr), on lui conseille d’écouter Claptone. Au bout de quelques temps, ses goûts finiront par varier et il sera capable de s’affranchir des formats qu’il a toujours connu ». Pour lui, Deadmau5 et Eric Prydz sont de bonnes portes d’entrée vers de l’électro un peu plus intelligente, le premier pour ses quelques longs morceaux acid et le second pour ses projets annexes Pryda et Cirez D. « Ils symbolisent bien la compatibilité entre une culture underground et une acceptation du système EDM ».

Alors oui, Steve Aoki saute partout sans se préoccuper de sa musique, David Guetta a ses absences et ses tubes insupportables et on a le coeur qui se sert quand on voit qu’Avicii est streamé des millions de fois sur Spotify. Mais l’EDM n’est pas une musique, c’est un système. Un système contestable certes, mais un système qui marche, et qui draine avec lui un paquet d’argent qui redynamise une industrie en perdition et pousse une musique électronique à l’inverse en expansion. En quoi cette bouffée d’air financière et de divertissement peut nuire à la techno ? Elles ne visent pas les mêmes publics, les mêmes artistes ni les mêmes lieux. Mais il est peut-être temps que la bulle explose. « Maintenant, l’enjeu est de revenir à des valeurs plus rationnelles, et arrêter de surenchérir comme aux Etats-Unis : la qualité baisse et les cachets augmentent. Il y a un décalage entre la rigueur de la prestation et la valorisation de leur potentiel marketing », conclut Ludovic Rambaud.

Joachim Garraud, en tant que programmateur de l’Inox, est bien conscient de cet emballement des cachets. « Ça m’empêche de faire jouer certains artistes. Mais ça m’oblige à trouver d’autres solutions : on invite les DJs avant qu’ils ne deviennent connus. Je suis fier que l’Inox soit le premier festival français à avoir invité Skrillex, Steve Aoki et Avicii« . Fier, vraiment ? Ça ne l’embête pas de promouvoir une musique souvent considérée comme pauvre ? « Oui et non. D’un côté, j’ai une formation de musicien classique alors… Mais il en faut pour tout le monde. Tu peux avoir plus de respect pour un DJ sérieux, dont on ne voit même pas les yeux. Mais le côté délire d’un DJ EDM n’a pas de lien avec la qualité musicale : tu viens voir un show, un spectacle ». Avec le risque de se prendre une tarte à la crème achetée par un multimillionnaire dans la figure.

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