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Les dessous de la "Brooklynisation du monde"

Les dessous de la "Brooklynisation du monde"

Alors qu'une exposition « Brooklyn » au Bon Marché de Paris se termine et que tous les Français branchés vivent comme ces Américains hipsters, on s'est demandé comment ce quartier de New-York autrefois infréquentable est devenu une référence en matière de déco, architecture, mode, street-food et musique. Histoire d'une renaissance et de son côté obscur.

Le mythe du Brooklyn hipster

Quand on pense à Brooklyn, on pense à des mecs en chaussettes hautes, bermudas, lunettes carrées, chemises à carreaux, barbes et vélos fixies en train de boire des matcha latte et des cafés filtres avant de s'enfiler un excellent burger qui sera vendu demain partout dans le monde. Les looks de ce coin sont copiés dans le monde entier, comme le montre cet article récent d'une journaliste du Vogue US ne comprenant pas pourquoi les hommes français s'habillent comme à Brooklyn.

Sophie Peyrard, auteur et réalisatrice ayant réalisé de nombreux sujets sur le quartier branché notamment pour l'émission Tracks sur Arte, résume le pourquoi de cette image d'Epinal ainsi : « Si le "Brooklyn hype" est devenu tel qu'il est, c'est que d'abord parce que les artistes s'y sont installés car les loyers étaient moins chers et que tu pouvais avoir des espaces plus grands pour bosser (surtout à Dumbo), moins élevés parce que mal desservis par le métro et possédant une sale réputation à l'époque. Donc les artistes, studios, salles de concerts, petits bars, restos et chouettes magasins sont venus s'installer il y a un peu plus de dix ans, profitant de l'espace dans des vieux bâtiments industriels, sans gratte-ciels, sans bureaux, ni chaînes de magasins (Starbucks ou Gap) et des espaces verts de Williamsburg. Un environnement cool pour faire des trucs sympas, un peu à la démerde, et des petits créateurs, du vintage, s'est crée, imposant une autre vision que celle de la vie "standardisée" de Manhattan. » Bref un cadre idyllique dont le charme repose en grande partie sur une architecture typique. Les quartiers situés au nord-ouest entre le pont de Brooklyn et Prospect Park comme Boerum Hill, Brooklyn Heights, Carroll Gardens, Cobble Hill, Clinton Hill, Vinegar Hill, DUMBO, Fort Greene, Gowanus, Park Slope, Prospect Heights et Red Hook, sont en effets constitués de townhouses et brownstones datant du XIXe siècle, de belles pierres, de larges rues pavées et de couleurs automnales très chaudes et design par essence.

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Parmi les artistes à y avoir vécu (ou à avoir vu le jour) à Brooklyn figurent des noms comme Mike Tyson, Adam Sandler, Aaliyah, Cyndi Lauper, Michael Jordan, Barbra Streisand, Woody Allen, Peter Criss, chanteur de Kiss, James Lomenzo, bassiste de Megadeth, Paul Auster, le DJ Kevin Saunderson, Jay-Z, Spike Lee, Busta Rhymes, Notorious B.I.G., Joey Bada$$, Nas, Ol'Dirty Bastard, Adam Yauch (alias MCA) des Beastie Boys, Type O Negative, MGMT, Mos Def, Chris Rock, Anne Hathaway, Sarah Jessica Parker et Alyssa Milano. Difficile de faire plus cool en matière de name-dropping.

Le phénomène de la gentrification

Alors que Williamsburg et Greenpoint étaient d'abord habités par les classes ouvrières et les classes moyennes, de nouvelles populations s'y sont installées depuis la fin des années 1990, dont de nombreux artistes. Aujourd'hui bien desservis par les lignes de métro, ces quartiers offrent la plupart du temps des loyers moins chers qu'à Manhattan et pour plaire à cette nouvelle tribu, de nombreuses institutions culturelles, boutiques et des restaurants/bars/clubs aux devantures racées ont ouvert, métamorphosant la ville. Il faut voir pour comprendre toute la transformation du lieu les belles photos publiées par Wired d'avant-après l'arrivée des hipsters. Mais plus de la moitié des actifs de la ville travaillent dans un autre arrondissement, surtout à Manhattan et font l'aller-retour après le travail, comme on le pratique aujourd'hui en France quand on vit en banlieue. Le reste des habitants travaillent beaucoup dans le secteur la fabrication, en déclin par rapport au siècle dernier, mais toujours important. On y crée des vêtements, des meubles, des métaux et de l'alimentaire, ce qui contribue à l'image artisanale et sympathique de cet endroit, d'autant plus que l'industrie de la production de film et d'émissions de télévision ne cesse de croître dans le secteur.

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Comme l'explique Sophie Peyrard, « Brooklyn nous vend une autre vie, cette idée de l'entrepreunariat cool, le concept que tu peux quitter ton job chiant et faire des glaces artisanales ou des fringues en cotons bios, de la céramique et ouvrir un petit magasin. L'esprit du lieu, c'est de penser que tu n'appartiens pas au système, tu consommes local, des produits bio et éthiques choisis par des gens qui ont des passions et des valeurs, tu n'entres pas dans le système. Le succès de Brooklyn c'est le résultat de la globalisation de la culture locale ou indé. Il y a ce côté un peu cool, bio, éthique, savoir d'où vient ce que tu achètes, qui l'a fabriqué (made with love in Bklyn et non made in China), le côté slow life, le yoga, le vélo, les idéaux écolos, le ringard en moins. Tu consommes différemment, tu fais des choix alternatifs face au rouleau compresseur de l'industrie alimentaire ou textile, ce qui te donne l'impression d'avoir voix au chapitre. Et tout ça résonne dans un monde où la globalisation, la mondialisation, standardisation sont devenues reines. » Mais le comble de l'ironie, c'est que ce lifestyle local est devenu mondial.

Un peu d'histoire

Au départ, tout n'était pourtant pas gagné pour Brooklyn. Les Néerlandais ont colonisés la région occidentale de Long Island, habitée par la tribu amérindienne Carnasie et y ont établi en 1624 Midwout avant d’acheter aux Mohawks le territoire comprenant les quartiers actuels de Gowanus, Red Hook, du Brooklyn Navy Yard et de Bushwick. Il y créent le village de Breuckelen (du nom de Breukelen aux Pays-Bas) mais le perdent lors de la conquête britannique de leur colonie en 1664. En 1683 les Britanniques réorganisent la Province de New York en comtés ; le nom de Breuckelen passe de Brockland à Brocklin, puis de Brookline à Brooklyn. Le 27 août 1776, la bataille de Brooklyn (dite aussi de Long Island), lors de la guerre d'indépendance frappe la ville de plein fouet, mais en 1883, le pont crée l'aide à se reconstruire. Cette passerelle facilite en effet les trajets vers Manhattan et l'apparition de lignes de métro contribue à la croissance de Brooklyn à la fin du XIXe siècle, qui annexe les autres coins du Comté de Kings.

NYC-5BMais c'est surtout depuis le début du XXIe siècle que l' arrondissement de la Big Apple connaît un nouvel essor, avec l'apparition des quartiers d'affaires de Greenpoint et Williamsburg. Plusieurs entreprises installent des bureaux de l'autre côté de l'East River, moins coûteux qu'à Manhattan. Cet arrondissement (borough en anglais) de NY (l'un des cinq avec Manhattan, Queens, le Bronx et Staten Island) affiche aujourd'hui une population bien plus vaste (2 592 149 habitants en 2013) que celle des hipsters. C'est le plus peuplé de la Big Apple - et l'un des plus mixtes : la population est composée de 41 % de personnes d'origine européenne (des descendants d'Italiens, d'Irlandais, d'Allemands et d'Anglais), de 36 % d'afro-américains, 7 % d'asiatiques, mais aussi des hispaniques et une grande communautés de Pakistanais. On y parle couramment presque toutes les langues (l'espagnol, le russe, le français, le créole, le chinois, le polonais, l'hébreu et l'arabe), ce qui crée une dynamique et une énergie palpable quand on se promène dans ses larges rues. Surtout que plus d'un tiers de la population du quartier a moins de 18 ans. La devise officielle de Brooklyn « Een Draght Mackt Maght », similaire à celle de la Belgique « Eendracht maakt macht » résume l'attrait de cet esprit mixte puisqu'elle peut se traduire par « L'union fait la force ».

La face sombre de Brooklyn

Sophie Peyrard temporise cependant la beauté de la réalité du quartier. « Quand on dit Brooklyn, on imagine Williamsburg, East Williamsburg, Dumbo, GreenPoint, et un tout petit peu Bushwick et BedSty (pour Bedford Stuyvesant), mais ça reste quand même le plus peuplé borough de l'Etat de NY et c'est aussi là que tu as des quartiers comme Brownsville, Crown Heights, East New York soit les secteurs les plus dangereux de tout l’État. Les gangs règlent leur compte à coup de flingues en pleine rue et les balles perdues en allant à l'école ou en faisant son shopping sont légion. Il y a beaucoup de Projects (des sortes de barres HLM), assez hardcore. A Williamsburg, tout est devenu super cher, et une caricature de ce que c'était. Urban Outfitters y ouvre des magasins à tous les coins de rues ; tous les artistes ont bougé car les loyers sont devenus trop élevés (parfois encore plus qu'à Manhattan). Les créatifs vont désormais soit à L.A, soit un peu plus bas dans Brooklyn comme à BedSty soit de l'autre côté de Manhattan, à Jersey City... » Face à l’embourgeoisement de Brooklyn, les nouveaux hipsters déménagent vers Portland, Buffalo, Détroit, Phillly ou Upstate Hudson.

Marie, qui travaille dans l'édition (pour un éditeur de beaux livres très branché) qui a vécu là-bas au début des années 2000, confirme la réticence que peut susciter le Brooklyn d'aujourd'hui. « Comme le disait un excellent article du New-York Times, il y a dans tout ça un côté revendication de la culture blanche : le bûcheron, le pionnier versus la vulture black ou latino qui sont bien connus aux US. Avant, la culture blanche c'était soit les WASP soit la country. Et je pense que les jeunes éduqués démocrates avaient besoin d'une culture à eux. Et pour moi, ce qui définit cette culture c'est la recherche de la qualité. Il faut le meilleur café, le meilleur taco, les fringues les mieux coupées ; d'où le côté vintage XIXème parce que c'était  'home made' fabriqué main avec soin, donc des choses qui durent contrairement à une société de consommation dans laquelle on jette un objet qui n'a servi qu'une fois. Pour le passage en mode global, je pense que la jeunesse mondiale subit une certaine forme d'homogénéité donc c'est normal que ce phénomène se répande après voir Célio lancer une collection Brooklyn ou le Bon Marché en faire leur étendard de la saison, ça peut laisser un peu perplexe. »

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Il faut toujours se méfier de ce qui semble trop beau et fascine, de loin. Marie le résume en une anecdote symbolisant le ridicule d'une gentrification trop rapide. « Un couple d'amis qui vivent a Brooklyn depuis plus de 15 ans veulent déménager et avoir plus d'espace il y a 2 ans donc ils choisissent BedSty (vrai coupe gorge il y a 10 ans), un quartier black très ghetto et violent mais avec de belles rues arborées et des townhouses à retaper. Ils trouvent un rez-de-chaussée sur rue mais avec un grand jardin derrière, s'installent et plantent des herbes. Ils décorent, repeignent, font la menuiserie et au bout d'une semaine, un drive by shooting a lieu juste devant chez eux. Ils ont passé deux heures accroupis au sol sans oser se relever. Je suis passé les voir quelques semaines après, il faisait beau et ils m'ont invité pour un barbecue mais en fait leurs voisins, c'est une maison de passe avec des prostituées, du deal et des shootings occasionnels. On en rigolait mais on on n'arrivait pas à se parler en mangeant nos courgettes bio aux herbes du jardin sur leur table de pique-nique home made parce qu'il y avait du rap à fond a côté. » Notre solution face à la « brooklynisation » de Barbès  : filons tous à Marseille pour ouvrir un camion de sardines !