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On a retrouvé le premier DJ français

On a retrouvé le premier DJ français

Lucien Leibovitz : son nom ne dit rien à personne, et pourtant il est le tout premier à utiliser un "double plateau", comprendre deux platines pour un enchaînement naturel entre deux disques. Avant cela, les boîtes de nuit invitaient un orchestre. Nous sommes dans les années 50, la discothèque et le DJ sont nés. Nous raconterons son histoire, où se croiseront Régine, la naissance du vinyle et le Whisky à Gogo, une boîte mythique de Cannes. Le tout à l'occasion de la sortie il y a quinze jours de Les Nuits Parisiennes, un livre de l'historien Antoine de Baecque qui revient sur les débuts des clubs.

Pour comprendre notre petit monde de fêtards assoiffés de nuits sans fins et de techno ravageuse, il faut parfois regarder dans le rétro. Retourner en arrière, jeter un coup d'oeil à ceux qui, après-guerre, ont à peu près tout inventé. C'est le cas de Lucien Leibovitz, un complet anonyme qui a pourtant eu un rôle clé dans le développement de nos fiestas électroniques : il semble être le premier DJ français, du moins le premier à passer d'un disque à un autre en calant ses tempos, et en réalisant une transition la plus douce possible. Si le terme "DJ" n'apparaît que dans les années 80, Lucien Leibovitz a commencé sa carrière d' "opérateur" (le nom qu'on donne au passeur de disque à l'époque) en 1956. Un précurseur.

1123857-et-dieu-crea-la-femme-alias-b-bA l'époque, la pression religieuse se fait moindre. On drague, on s'affranchit, on montre ses jambes comme BB dans Et Dieu... créa la femme de Roger Vadim. C'est ce que rappelle Antoine de Baecque dans Les Nuits Parisiennes, retraçant notre amour français pour la fête du XVIIIème à aujourd'hui. Il nous apprend également que le terme "Nouvelle Vague" n'était pas uniquement lié au cinéma : c'est L'Express qui l'utilise pour la première fois pour parler de cette jeunesse libérée qui déferle sur les nuits parigos. L'Homo Festivus (conceptualisé par le chercheur Edgar Morin) est né. Evidemment, ce spécimen existe encore, du Weather à Peacock, du Macki à Calvi : les moments excitants se vivent la nuit, où tout le monde a mis ses dernières fringues branchées, et où le but est de danser - et, pourquoi pas, soyons honnêtes, de choper.

Et où est-ce qu'on danse ? En discothèque. La première recensée s'appelle Le Whisky à Gogo, située rue de Beaujolais à Paris et lancée par Paul Pacini en 1947. Les dancings utilisent de vrais orchestres pour animer leurs soirées. Mais c'est rapidement trop cher pour le petit établissement de Pacini, qui a par ailleurs senti que l'invention du 45 tours en 1949 allait changer la façon de consommer la musique (deux titres pouvant être calés sur une seule face, contrairement à son ancêtre le 78 tours). En 56, il ouvre un Whisky à Gogo à Cannes. Et c'est là qu'apparaît notre Lucien Leibovitz. Paul Pacini, plutôt que de faire passer des disques à la suite, avec le risque de vider la piste de danse entre deux morceaux, invente le "double plateau" : le grand-père de nos platines. Régine, alors reine de la nuit, s'occupe des peoples. Mais il faut bien quelqu'un pour passer les disques ! Lucien Leibovitz, "opérateur", est embauché, pour bosser tous les jours de 21h30 à 4 ou 5 heures du matin pour 60 000 anciens francs par semaine (90 euros), raconte-t-il au journaliste Jean-Yves Leloup, peu avant sa mort. Amateur (Leibovitz est fourreur de profession, mais passionné de jazz), il "mixe" ses deux vinyles à l'aide d'un crossfader.

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 Lucien Leibovitz au Whisky à Gogo, archives personnelles de Frédéric Leibovitz

Dans les clubs concurrents, quand il n'y a pas encore un orchestre, c'est au barman de passer une playlist définie à l'avance - comme les mauvais DJs d'aujourd'hui, en fait. Ce n'est pas le cas au Whisky à Gogo : "Mon père improvisait un peu, mais surtout il racontait une histoire", se souvient Frederic Leibovitz, le fils de Lucien. Il ne se rendait pas compte qu'il inventait quelque chose. "C'était un homme discret, qui se considérait comme un employé et non pas comme un artiste. C'est pour ça qu'il était habillé en blouse blanche, comme les techniciens ou les employés de quincaillerie". Sur sa fiche de paye, il est inscrit "opérateur disque", un statut inventé de toute pièce et calqué sur les opérateur de cinéma - on est loin de la reconnaissance artistique aujourd'hui accordée au DJ.

Pourtant, des vedettes de l'époque ou des acteurs de cinéma, comme Gary Cooper, viennent le voir en fin de soirée pour le remercier de sa sélection et lui demander où il a trouvé tel ou tel disque. Il faut dire qu'à l'époque les radios ne proposent que de la variété ou des adaptations en français de tubes étrangers. Lucien, lui, passe du chacha, du rock, du mambo, du doo-wop, du Presley, du Platters ou du Bill Haley. Autant de musiques dites "typiques" (comprendre "afro-cubaines") qui ont bercé l'enfance de Frédéric, aujourd'hui éditeur musical dans sa propre agence Cézame.

Mais la fête ne dure qu'un temps, et la nuit n'est pas un milieu bien vu. "Ma mère nous disait 'ne dites pas que votre père travaille dans une boîte de nuit' !", s'amuse encore Frédéric, 69 ans. En 1962, après six ans de service au Whisky à Gogo, Lucien Leibovitz rejoint les équipes de la discothèque à Europe 1, où il reste jusqu'à la retraite en tant que directeur, avant de s'éteindre en 2008. Entre temps, d'autres "opérateurs" ont fait leurs armes dans les discothèques françaises. En résulte une scène actuelle riche, variée, excitante, descendante de Lucien Leibovitz... Parfois au sens propre : Vincent, son petit fils, plus connu sous le nom Chomsky, est membre de la Fine Equipe.

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Chomsky et son grand-père Lucien Leibovitz, vers 1999, archives personnelles de Frédéric Leibovitz

 Merci à Frédéric Leibovitz.
Nuits Parisiennes d'Antoine de Baecque, éditions Seuil, à commander ici