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Le comeback du remix

Le comeback du remix

Après quelques années où on s'était lassé des remixes et edits à tour de bras (parfois jusqu'à 7 versions du morceau par maxi), il connaît un retour en grâce, de l'underground aux charts. Enquête sur cette seconde chance musicale qui connaît un beau renouveau.

Hier, on recevait un email promo pour nous annoncer que le producteur et DJ deep house Felix Jaehn sortait un nouveau morceau, après avoir fait cet été 100 millions de vues sur Youtube. Ce nom ne vous évoque peut-être rien, pourtant cet homme vous a fait dansé cet été. C'est en effet à Felix que l'on doit le remix du morceau reggae « Cheerleader » du Jamaïcain OMI, enregistré en 2012, sorti en 2014, mais devenu un tube seulement en 2015 quand Jaehn le transforme en addictive bombe dancefloor.

Le même destin a été réservé à Lilly Wood & The Prick dont le « Prayer In C » est ressorti magnifié des manettes de Robin Schulze et au « Fade Out Lines » de The Avener qui amène la très rock indé Phoebe Killdeer (d'abord publiée en 2013) tout droit sous la boule à facettes et en haut des charts. On pense aussi au « Summertime Sadness » de Lana Del Rey et au « I Follow Rivers » de Lykke Li dont la mélancolie a été reliftée pour transformer les deux chanteuses de « salon » en divas de boîtes de nuit grâce à Reich & Bleich et au bien nommé The Magician. Souvent, en plus de permettre à un morceau passé inaperçu de connaître une deuxième vie, le remix apporte aussi aux remixeurs de nouveaux projets, leur servant de tremplin idéal. On ne compte plus les DJs et producteurs qui se sont fait la main (et un nom) avec les morceaux des autres, comme Calvin Harris, Aeroplane, Jamie XX ou Todd Terje. L'affaire semble donc s'avérer être « donnant-donnant ».

La deuxième vie du remix

Pourtant, à un moment donné, au début des années 2000, le remix était devenu, par son côté trop répandu, presque has been et les relectures à gogo lassaient l'auditeur. La Mverte, jeune producteur électro et remixeur issu de la Red Bull Music Academy qui sortira un EP sur le label Her Majesty’s Ship début novembre, confirme : « Il y a eu une sur-utilisation du remix. Des labels sortaient des singles à foison, avec un morceau original puis cinq ou sept remixes. Du n’importe quoi qui répondait sans doute à une volonté stratégique pour les labels d’essayer de couvrir le plus possible le paysage musical, avec un remix deep-house, un nu-disco, etc. Mais comme pour un album, la fameuse loi 'plus il y a de featuring, moins c'est bon' peut aussi s’appliquer à ces maxis, qui, en inondant l’espace sonore et médiatique de re-digestions, finissent par être insipides et polluants. Phénomène essoufflé ou revirement économique (car oui, un remix a un coût, tout de même), la situation semble changer pour revenir 'à la normale', même si d’irréductibles afficionados continuent à jouer la carte de l’omniprésence au dépit de la qualité pour exister. Même pour les gros indés, les cibles semblent mieux étudiées, les choix de remixeurs plus pertinents. En revanche pour les majors, le remix semble toujours utilisé pour rendre un morceau 'pop' plus 'électro', selon leur nomenclature galvaudée. C’est un peu comme les politiques, on ne peut malheureusement plus rien en espérer. »

Le retour de la « deep-house »

Jean-Yves Leloup, auteur entre autres de Music Non-Stop (éditions Le Mot et Le Reste) analyse ainsi ce phénomène : « La vague actuelle de tubes remixés a débuté à l’automne 2011 lorsque Jacob Dilßner, DJ en herbe sous le pseudo de Wankelmut, a mis en ligne son remix house pirate de 'Reckoning Song', une chanson blues-soul-folk d'Asaf Avidan. Malgré sa prod bas de gamme et son manque d’imagination, ce remix connaît rapidement un immense succès chez les DJs et sur la toile (plus de 150 millions de vues sur Youtube), s'écoulant à plus de 3 millions d’exemplaires et boostant la carrière d’Avidan (qui a toujours jugé ce remix médiocre). Cette vague de remixes c'est en fait une manière de relifter des titres pop, en les agrémentant d’un léger beat, vaguement house. C’est ce que fait The Avener, présenté comme un artiste, alors qu’il ne 'met qu'au pas' et au tempo de la pop ou de la world. Ça correspond à l'ère pop-house actuelle, que certains considèrent comme 'deep-house', légère et mélodieuse, un cross-over entre la DJ culture underground et le mainstream, qui connaît un énorme succès notamment sur Youtube ». 

Mais en fait, à bien y réfléchir, cette phase actuelle se rapproche, étrangement, des origines du remix. « Les remixes fonctionnent aujourd'hui de la même manière qu’à l’âge d’or du disco entre 1977 et 1980, poursuit Jean-Yves, où l’on adaptait des tubes pop, rhythm & blues et soul au dancefloor, afin de les populariser à travers le public de clubs. Le dancefloor est tellement important de nos jours que la pop se doit de passer via cette forme pulsée ».

L'art de la relecture

Pourtant il est très difficile de savoir ce qui fait un bon remix et assurera son succès, tout comme il est difficile de prédire le futur commercial d'un track, bon ou mauvais. Surtout qu'avec des logiciels comme Ableton, la réappropriation d'un morceau est à la portée de tous. Pour le producteur Yan Wagner, qui travaille en ce moment sur un remix de Bagarre et ses propres projets (Mutant, The Populists et ses prods en solo), rien n'est définitif là-dessus. Il nous explique : « Je peux parfois être bluffé quand le morceau est perverti et presque méconnaissable, mais j’apprécie aussi lorsqu’il y a un respect du titre original. Si l’on s’en tient à l’histoire, un remix c’est d’abord un mixage alternatif et un montage des éléments plus adapté aux clubs. Le remix est donc d’abord 'fonctionnel', il est censé ouvrir la porte des clubs à des morceaux plus formatés chanson/radio. Pourtant des remixes irrespectueux peuvent parfois rendre un morceau sage complètement fou. Par contre, si le remix est largement au dessus de l’original, il peut l’éclipser pour de bon. Je crois que le remix est surtout fait pour donner une vie parallèle à un morceau, le faire voyager à un endroit où il ne serait pas allé de lui-même. »

c747f4c4ef5506d5aae72f0a2c6e7b96_400x400Gilb'r, patron du label Versatile (qui aura 20 ans l'an prochain), qui sortira en novembre le premier album du projet ambient The Explosion, puis un disque enregistré en Jordanie (Abu Sayah) avec des remixes de DJ Sotofett, I:Cube et Acid Arab, confirme ce que dit le jeune Wagner. « Un bon remix c'est une bonne réinterprétation de l'original. Ça peut parfois s'en rapprocher et parfois aller dans une toute autre direction. C'est arrivé très fréquemment qu'il redonne sa chance à un morceau, mais après, c'est un peu une carotte pour le remixeur, qui en général, touche un flat fee, et le producteur peut l'exploiter comme il veut. C'est parfois injuste ». Le remixeur reçoit en effet un forfait fixe pour son travail, sans intéressement. En somme, que sa réinterprétation du morceau passe inaperçue ou explose sur Youtube, il gagnera exactement la même chose. « Par contre, remixer n'est pas le meilleur moyen de se faire connaître en tant que producteur aujourd'hui. Le mieux est juste d'essayer de faire les meilleurs morceaux possible », poursuit Gilb'r.

Le Graal du remix parfait

La Mverte ajoute : « Un bon remix, c'est quand on retrouve l’univers des deux artistes protagonistes, mêlés intelligemment, en utilisant des éléments de l'original pour les réarranger à sa sauce. Quand le producteur réussit à intégrer l’univers de son commanditaire, à le digérer et à l’interpréter à sa façon, ça marche. Les mauvais remixes sont souvent des tools transparents, ou des morceaux originaux qui ne reprennent presque rien de l’original – soit parce qu'il est mauvais ou simplement parce que la personne ne trouve rien à son goût d'exploitable. » Jean-Yves Leloup résume bien ces enjeux : « La réussite de l'exercice tient dans une interprétation personnelle de l’œuvre d’un autre. Il faut à la fois deviner l’origine du titre tout en percevant clairement l’apport du remixeur. C’est un exercice de dialogue musical, plutôt que d’appropriation totale. » Comme dans une histoire d'amour, finalement. Et les histoires d'amour, ne finissent pas toujours mal.

Les remixes préférés de...

Et parce qu'il serait dommage de parler avec Yan Wagner, La Mverte, Jean-Yves Leloup et Gilb'r de remixes sans (re) découvrir de petites perles, on leur a demandé quels étaient leurs edits favoris. A vos casques !

Yan Wagner : « Kilometer » de Sebastien Tellier par Arpanet et le remix de « Behind The Wheel » de Depeche Mode par Shep Pettibone. Et aussi ceux de La Décadanse.

La Mverte : James Murphy, Green Velvet et Depeche Mode, et lui aussi "Behind the Wheel" par Shep Pettibone.

Jean-Yves Leloup : target="_blank">Un remix ambient de Dire Straits, “Au pays des merveilles de Juliet” de Yves Simon par Psychemagik, les Français de Get A Room et Julien Plaisir et les “Quatre Saisons” de Vivaldi par Max Richter.

Gilb'r : Les Masters At Work, Walter Gibbons, un pionnier du disco, ceux de DJ Sotofett et ceux d'I:Cube.

Le nôtre : My Bloody Valentine – "Soon (Andrew Weatherall Mix)