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The Shoes se fout de tout, et c'est pour ça qu'on les adore

The Shoes se fout de tout, et c'est pour ça qu'on les adore

Comment transformer une honnêteté à toute épreuve et une absence totale de complexe en un album génial : il n'y a que les Shoes qui ne s'y cassent pas les dents.

Un groupe qui admet ses échecs, c'est rare. Et un groupe qui ne se prend pas au sérieux, ce n'est pas très commun non plus. Alors imaginez rencontrer deux bonhommes, dans un appart' Air B'n'B, qui avouent volontiers avoir totalement modifié leur album après s'être fait descendre par la critique, tout en déconnant sur le magnifique monde des gifs et des memes : c'est à se demander si on ne délire pas à cause de l'Ice Tea chipé à LabelGum, leur label. Et pourtant, Guillaume Brière et Benjamin Lebeau sont bien réels, le premier coiffé d'un bonnet de docker, le second d'une casquette de marin, tatouages délavés sur les mains et allure de loubard. Les deux forment The Shoes, auteurs du tubesque Crack My Bones (2011), et s'apprêtent à sortir vendredi leur deuxième album Chemicals. Un disque chewing-gum, où la quasi totalité des excellents titres restent dans la tête – un compliment pour ces faiseurs de pop dansante ne dépassant pas les quatre minutes.

Dans la bouche de beaucoup, « pop » est devenue un gros mot, une insulte même, à l'époque où la musique « mainstream » est devenue sale. « On s'en fout », annonce tout de go Benjamin. Il faut dire que le duo bosse également en tant que producteurs pour d'autres artistes. Le premier album de Woodkid, celui de Gaetan Roussel, « Loca » de Shakira... Tout ça, c'est eux. « Si tu es producteur et que tu dis non à Shakira, il faut que tu changes de métier mon gars ! », s'amuse Guillaume. « Il n'y a qu'à voir le dernier album de Miley Cyrus : c'est génial de la part de Wayne Coyne des Flaming Lips de l'avoir emmenée dans un truc barré, complètement différent. Un producteur, c'est un artisan. Alors quand Shakira te commande un morceau, tu dis 'oui madame' ». Autrement dit, pas de complexe : un bon titre est un bon titre. Et il y en a dans Chemicals, de « Drifted » à « Vortex Of Love » en passant par l'ouverture de l'album, « Submarine ». « Ce morceau est un peu trip-hop, même si c'est devenu un gros mot aujourd'hui. Il a un petit côté Portishead, et la voix de Blaine Harrison (leader des Mystery Jets) apporte une touche très anglaise, à la Blur », détaille Guillaume. Appelons un chat un chat : Chemicals flirte en effet avec le trip-hop, la pop accessible, mais aussi à l'électro bien plus dure et rapide.

Mais Chemicals revient de loin. Ces basses qui tapent, que l'on peut entendre sur le single « Drifted », apportent aujourd'hui un gros coup de fouet entre plusieurs morceaux plus calmes. A l'époque de la première mouture de l'album, présentée notamment lors d'un concert organisé par les Inrocks, le disque n'était que dureté et big beat qui tache. « On avait oublié l'essence même de notre musique : la pop. A écouter, ça devenait fatigant », se souvient Benjamin. Les critiques ne suivent pas. « On a eu la chance sur notre premier album d'avoir eu des retours plutôt positifs. Et là, d'un coup, tout le monde dit que ce qu'on fait c'est de la merde ! », raconte Guillaume. « On a passé deux semaines à être mal, et on a relu ces critiques : on était d'accord avec toutes, et on les remercie ». Ils revoient leur copie, et reviennent à la pop... Et à l'humour. « On a besoin d'avoir du second degré dans notre musique, un peu de fun ». Preuve en est avec la vidéo accompagnant « Drifted » en live, dévoilée ensuite sur Youtube et réalisée par les très bons Dents de Cuir : alors que la chanson raconte un amour contrarié, le clip est composé de gifs bien débiles. L'humour est lolz, comme ce que poste Guillaume sur son Tumblr depuis un bon bout de temps maintenant. Son gif préféré, il est d'ailleurs dans « Drifted ». C'est cadeau :

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« Keeping Up With The Kardashian, c'est mon émission préférée. Et maintenant je regarde I Am Caitlyn bien sûr. C'est ma culture, toute cette merde ! », plaisante Guillaume (enfin, on ne sait pas trop s'il plaisante vraiment), qui est pour autant du genre à citer Bertrand Blier comme une de ses références cinématographiques – surréaliste, toujours, mais pas des plus récents. Nostalgiques les Shoes, alors que Chemicals tire son titre de l'époque où ils écoutaient les Chemical Brothers, Kid A de Radiohead, ou les sorties Ninja Tune et Warp ? « C'est la crise de la trentaine », lance Benjamin, qui, plutôt détendu, est parti s'en griller une à la fenêtre. En fait, les Shoes ont toujours « vingt ans de retard ». Si aujourd'hui ils lorgnent du côté des années 90, ils s'inspiraient du Velvet Underground dans leurs jeunes années, à Reims. En plein revival nineties, les trentenaires. « Nous, on les a vécu les années 90, alors je ne pense pas que l'on puisse dire ça », nuance Guillaume. « Mais c'est génial de voir un mec de vingt ans réécouter la musique de ces années-là, il la sublime, il la fantasme, comme nous quand on parlait à nos parents des années 60. On les imaginait bien habillés, à écouter les Rolling Stones. Et ils nous répondaient : 'mais on ne rigolait pas du tout, on n'avait pas une tune !' ». Mais alors, c'était bien les nineties ? « On était jeune. J'avais encore des cheveux ! », lance Guillaume en pointant son bonnet. On vous le dit depuis tout à l'heure : ces deux-là se fichent de l'image qu'ils renvoient, des jugements portés sur leur musique, sauf quand ils sont constructifs. Et c'est bien pour ça qu'on les aime.

Chemicals, attendu pour le 2 octobre (vendredi, donc) sur LabelGum. En concert à l'Olympia le 18 novembre.