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Pourquoi le hipster ne meurt jamais ?

Pourquoi le hipster ne meurt jamais ?

Vous en avez assez d'entendre parler de ces satanés « hispters » ? Malgré plusieurs concepts inventés depuis pour le remplacer (le yuccie, le lumbersexuel, le métrosexuel), l'expression a toujours la cote. On a mené l'enquête pour savoir pourquoi ce spécimen tant décrié est toujours là.

Une expo Brooklyn au Bon Marché, un café/salle de concert qui s'ouvre à Rouen s'appelant le Hipster café, Spotify qui propose une étude pour savoir si on est un précurseur en terme et de musique et un compte Instagram mettant en scène Barbie "socialite" qui parodie les branchés à appareil photo argentique... Non, le hipster, même si vous en rêviez, ne meurt jamais. Tel le Phoenix, il renaît de ces cendres, survit aux critiques, continuant d'être décortiqué dans les magazines et de faire vendre, des sandwichs de food trucks, du kale, des jus verts et des chemises en flanelle à carreaux. Mais pourquoi une telle durée de vie, depuis son apparition dans les années 40 quand le mot qualifiait les amateurs de jazz blancs s'habillant comme des musiciens noirs jusqu'à son climax dans les années 2000 où l'expression sert à définir une frange de la population new-yorkaise (d'abord, puis européenne) au top de l'avant-garde ?

Alice Pfeiffer, journaliste au Monde, spécialisée dans les nouvelles tendances explique : « En fait, ce qu’il faut voir, c’est que les gens qui se plaignent des hipsters sont généralement une petite niche d’influenceurs qui sentent les tendances venir dès leur balbutiements à des soirées branchées, ouvertures de concept stores pointus et aftershows de défilés de marques émergentes. Le hipster a encore de longues heures à vivre dans le restant de la France - même si trois modasses ont déjà fait le tour de la question il y a longtemps et s’en sont lassées. C’est la deuxième partie de la vague, qui envahit la province et les grandes surfaces - tandis que les fashion victims sont déjà en train de découvrir ce que Monsieur tout le monde portera dans quatre ans. C’est toujours comme ça : le slim a mis des années à devenir mainstream et quand il l’est devenu, les branchouilles l’avaient déjà abandonné. »

Serions-nous devenus trop snob et trop défricheurs (Internet aidant) pour valider le concept de déjà trop vu de hipster ? Comme ces gens pointus qui arrêtent d'écouter un groupe dès qu'il devient mainstream (et passe à la radio, oh sacrilège), certains (les nouveaux VRAIS branchés) se lassent des micro-tendances tombées dans le grand public. Il faut dire que ce héros des temps modernes est tout sauf une espèce en voie de disparition, c'est devenu une sorte de cliché, l'image d'un suiveur adoptant le style « barbe-tatouages-fixie-bonnet » à la mode et galvaudé plutôt qu'un génie pressentant le futur. Comme le rappelle Alice Pfeiffer : « hipster ne veut que dire branché à l’origine mais aujourd’hui, il s’est cristallisé autour d’un look de bûcheron sensible so 2006, mi redneck-mi Wes Anderson. Il est donc très ancré dans une époque post pop-rock où l’homme se re-virilisait après les années Slimane. Aujourd’hui, Paris est passé à un truc tout aussi ‘hip’ mais pas le même hipster : caillera punk ghetto gothique, retour d’un look plus métissé, normcore travaillé. Cette mode hybride actuelle, qui réconcilie les extrêmes, révèle une avancée dans les gender studies, les droits LGBTQ et un désir de mixité au regard d’un racisme plus virulent que jamais. Tant que la mode découle d’une volonté de changement social, ça va, mais le hipster était, du moins dans les capitales, venu incarner une blancheur réac' et assez bourgeois-capitaliste. Le hipster aujourd’hui représente un marché, une économie. Il a généré sa propre économie mondialisée, uniformisée. On boit les même "soy frappucino" de Shoreditch à Tokyo en passant par Brooklyn et Belleville. »

L'uniformité. C'est donc cela qui blesse, allant même contre ce qu'un hipster devrait symboliser au départ : un être unique, adoptant une mode avant qu'elle n'émerge. C'est d'ailleurs ce qui énerve tant : le hipster est partout, dans les publicités, mangé à toutes les sauces, et pourtant, c'est devenu une réalité, une véritable tribu, qui a son existence sociale. Aurélie Chaffel, tendanceuse pour l'agence Perspectives Lab affirme en effet qu'on ne peut plus échapper à l'appellation : « Le terme « hipster » est devenu un terme générique, de la même façon que le mot « bobo ». Il qualifie aujourd'hui un style de vie très esthétique avec des variantes en fonction des âges, des lieux (comme les types de bobos selon les pays / quartiers / revenus : il y a les bobos américains très riches ; les bobos de l'Est parisien, moins friqués, etc). Il existe des hipsters de 20-30 ans qui sont très Pitchfork, d'autres plus Brooklyn, façon « farmer markets »... Mais au fond, le mot qualifie une posture caractérisée par un lifestyle centré sur des valeurs communes : style, avant-garde mainstream (ça paraît contradictoire mais aujourd'hui c'est le cas), culture du bon goût. Le hipster c'est un peu l'incarnation vulgarisée de l'esthétisation du monde du philosophe Gilles Lipovetsky. » Le hipster ne serait donc pas une si mauvaise chose, au final. Ère du vide et de l'apparence peut-être, il incarne aussi celle d'un certain amour du beau.