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Sortir l'électro des clubs, ce n'est pas si facile

Sortir l'électro des clubs, ce n'est pas si facile

Dégoter un lieu original pour une soirée, c'est l'assurance de marquer les esprits. Mais c'est aussi un gros tas de galères. 

La diversité : tout le monde ne rêve que de ça depuis quelques années dans le petit milieu de la fête parisienne. Alors on casse les formats en changeant les horaires (merci Concrete), on sort le dimanche soir (coucou Cocobeach) ou, grande mode, on déplace les événements hors des clubs, dans des lieux atypiques, notamment grâce à des collectifs qui réveillent la capitale. Le week-end dernier, une fiesta, Underwater 3, a eu lieu dans une piscine au bassin vidé. On a rencontré un des ses organisateurs, de l'agence We Are The Oracle (WATO de son petit nom), ainsi que le créateur de feu la Die Nacht pour savoir ce qu'il se passe de l'autre côté du rideau. On se doute bien que ce genre de soirées, installées dans des établissements qui ne sont absolument pas prévus pour, ne sont pas évidentes à mettre en place. Mais, que ce soit pour investir une piscine ou l'aéroport du Bourget, difficile d'imaginer les problèmes auxquels les organisateurs doivent faire face... A tel point que certains finissent par abandonner.

Du pirate au légal

Croyez-le ou non, quand WATO, les organisateurs de soirées aujourd'hui plutôt chics, ont commencé, c'était "à l'arrache". Nitish Khoobarry, 29 ans aujourd'hui, a reçu un coup de fil d'un ami, Foulques Jubert, rencontré en soirée lui demandant de le rejoindre quelque part dans le 12ème. Une semaine auparavant, ils avaient rêvé du fait de faire des "trucs différents""A l'époque, ça fait six ou sept ans que je m'occupais de soirées étudiantes. Les clubs, j'en avais fait le tour", explique-t-il. "Il m'appelle, et je déboule dans un hangar complètement brut et en béton, où étaient stockés des zodiacs et autres équipements d'une association de secours national. On s'est tout de suite dit 'on fait une teuf !'". 

Nous sommes en 2011 et, dix-huit petits jours plus tard, a lieu la première soirée WATO, "Conspiration". Si les gérants du bâtiments avaient donné leur autorisation, la fête n'était pas encadrée administrativement. En un mot : tout ça était illégal. Le moindre problème emmenait les organisateurs au pénal. Alors au bout d'un moment, après des fêtes dans une école abandonnée, un squat ou les catacombes, les WATO ont fait les choses en règle, avec une première soirée dans la piscine Pailleron, dans le 19ème. Des soirées pirates aux bureaux de la préfecture : "Je caricature peut-être un peu, mais c'est à partir de ce moment-là que ça devient compliqué".

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"L'organisation en elle-même est très longue", raconte Jérémie Feinblatt, créateur des maintenant mythiques soirées Die Nacht. "Pour la soirée au Bourget (photo ci-dessus), ndr.), il s'est passé un an entre le moment où on a eu l'idée et l'ouverture des portes : il faut se plier au cahier des charges du lieu, d'autant que le Bourget appartient au ministère de la Défense, il faut passer par un cabinet de contrôle, déposer un dossier à la commission de sécurité...". Des démarches qui ont bien failli coûter leurs têtes aux WATO, pas plus tard que la semaine dernière. Dépôt du dossier à la préfecture un mois et demi à l'avance (le délais habituel), passage d'un préventionniste, c'est-à-dire une personne venant évaluer tous les risques que présente un lieu, aménagements de la piscine classée monument historique (et donc recouverte d'un rouleau de moquette sacrément long)... Jusque-là tout va bien.

Sauf qu'une semaine avant la soirée, paf, tombe un avis défavorable de la préfecture - qui avait pourtant donné son accord quelques semaines plus tôt. "On a décidé de prendre le risque et de continuer l'installation. Dans ces cas-là la préfecture se dégage de toute responsabilité". Le mercredi, le couperet tombe définitivement : la préfecture refuse d'accorder la licence de débit de boisson temporaire... A J-2 de l'événement donc. Les WATO appellent leur avocat. "Même si on commence à bien connaître le système, on ne maîtrise pas tout, d'où l'importance d'un bon avocat. On ne pouvait pas en rester là, en plein montage de la soirée, avec des centaines de milliers d'euros de budget, ça nous aurait mis en faillite". Ils arrivent à avoir gain de cause, recevant le verdict à 16 heures le jour même d'Underwater, et la soirée a lieu. Mais à quel prix ? "C'était une situation très stressante, pas du tout agréable à vivre. Je peux comprendre que vu les pressions financières et administratives, plein de gens baissent les bras. Beaucoup d'organisateurs qui faisaient des trucs décalés et originaux repartent maintenant en club : c'est facile, il n'y a pas autant de problèmes à gérer, et ils font de l'argent". L'argent, le nerf de la guerre.

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Gros sous et petits bénéfices

"Si tu veux faire de l'argent, ne te lance pas dans l'organisation de soirées électro. Je ne sais pas comment font les gens qui en vivent", raconte Jérémie de la Die Nacht. Lui a arrêté les frais, parce que le marché est saturé mais aussi pour des raisons financières. Après les soirées au Bourget ou à la Ferme du Buisson à Torcy, l'équipe s'est lancée dans l'Eko, un club japonisant du 2ème, fermé en mai car trop cher à exploiter. Du côté des WATO, on s'est diversifié : des projets événementiels pour des marques et autres opérations de com' leur servent à "financer nos délires". Pour une soirée comme celle du week-end dernier à Pailleron, prévoir entre 100 000 et 200 000 euros de budget. "Si demain je veux faire une soirée en club avec 400 personnes, je dois mettre 10 000 euros, et je me ferai du bénef'. Pour une soirée dans un lieu atypique, tout coûte beaucoup plus cher : il faut tout installer, des infrastructures aux toilettes en passant parfois par l'eau et l'électricité, comme si tu créais ton club à chaque soirée. Et toute la sécurité coûte une fortune en démarches que tu n'as pas besoin de faire en club, comme la venue d'un prévisionniste. En quatre ans de WATO, on n'a jamais gagné d'argent sur ces fêtes". Même son de cloche chez Jérémie de la Die Nacht, qui considérait ses événements comme des hobby (chronophages tout de même !), bossant à côté dans une agence de communication.

Et les subventions alors ? Pour Jérémie, c'est "impossible d'avoir des subventions publiques pour ce genre de soirées. Je comprends que les collectivités aient autre chose à financer. Mais ce qui coince vraiment, c'est le fait qu'il y ait de moins en moins de partenaires privés : leur budget marketing a baissé et comme il y a de plus en plus de soirées de ce genre, ça perd de son impact". Si on résume, l'organisateur ne gagne pas de sous - s'il n'en perd pas -, flippe toute la nuit en priant pour que personne ne se blesse, se prend la tête avec la préfecture, tout ça pour un événement qui aurait pu avoir lieu dans le confort rassurant d'une boîte de nuit.

Mais alors, pourquoi ?

"Parce que ça nous fait marrer !" répond Nitish, sourire aux lèvres. "C'est une passion, une contribution à notre ville. On commence à avoir de plus en plus de soutien de la part des clients, des marques, des médias et des politiques (Anne Hidalgo s'est fendue de deux tweets à propos d'Underwater 3, tout de même, ndr.), on espère que cette légitimité va rendre l'organisation un peu plus facile et que le vent va tourner""C'est un plaisir de voir 3000 personnes qui s'éclatent à ta soirée, heureux, en train de danser, chanter ou s'embrasser", renchérit Jérémie. Mais pour lui, les Die Nacht c'est fini. Rebaptisées Blank, ses soirées ont eu lieu cet été au R2 à Marseille... Un club, donc.

Prochaine soirée de ce type ? Lost In A Moment au Château de Vincennes, avec Dixon ou Âme, samedi 13 septembre. Ses organisateurs, Haï Ku, n'ont pas trouvé le temps de répondre à nos questions... Et on comprend pourquoi.

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Lost In A Moment est sold-out depuis plusieurs jours. Il vous reste une dernière chance de gagner des places ici !