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Manchester : Rock’n’Roll City (1/3)

Manchester : Rock’n’Roll City (1/3)

Manchester. 260 km au nord-ouest de Londres. 500.000 habitants, et au moins autant de groupes formés depuis les glorieuses sixties et la naissance d’un cachet “ville rock”. Retour, en trois parties, sur la belle aventure. Avant le passage des Sex Pistols, qui fera naître des vocations. Pendant la grande épopée pop et acid house. Et après la cool britannia, en pleine gueule de bois.

Chapitre 1 : avant

Les débuts rock des années 60 et 70, l’arrivée de Tony Wilson dans le paysage, les premiers pas de Warsaw et des Buzzcocks, le concert mythique des Sex Pistols, qui fera naître des vocations.

Nous sommes à la fin des sixties. Les Beatles sont encore un groupe, mais plus pour très longtemps. Les Kinks et les Who sortent encore régulièrement de bons albums. L’Angleterre pop telle qu’on la connaît semble bien se porter. Mais pas du côté de la rive est de la rivière Irwell, dans cette ville un peu grise qu’on appelle Manchester. Pourtant baignée d’un parfum de Northern Soul et pionnière d’un pluriculturalisme qui donnera naissance à l’éclectisme musical qu’on lui connaît, Manchester, pas encore Mad mais déjà allumée, est sous le joug d’une loi parlementaire visant directement ses bars et ses clubs. La police les fait fermer, un à un, et les amateurs de beat et de R’n’B, noirs ou blancs, se retrouvent sur le carreau.

C. P Lee était une figure locale, un parrain musical. Il se souvient des débuts, dans les pages de Manchester Music City (édition Rivages Rouge), ouvrage de référence signé John Robb: “On a toujours aimé la musique noire ici. Ça remonte à l’époque où on a soutenu les Nordistes contre l’esclavage pendant la guerre de sécession. Liverpool dépendait du coton et des esclaves, et soutenait les Confédérés. Mais les ouvriers de Manchester refusaient de soutenir le commerce du coton des Confédérés - ça explique la statue de Lincoln à Manchester (...). Traditionnellement, Liverpool est une ville de rock’n’roll et Manchester une ville de blues : on a d’ailleurs toujours été fasciné par la musique américaine dans cette ville, ça date de 1830, l’époque de la première venue d’un minstrel show, ce spectacle de variété avec des comédiens noirs”. Cette tradition fait face à son époque, et alors que le centre ville héberge pas moins de 200 clubs (aucune licence nécessaire pour ouvrir un lieu tant que le gérant ne vend pas d’alcool) dans les années 60, avec le Twisted Wheel et l’Oasis (déjà) comme secondes maisons pour beaucoup, la transition avec les seventies se fait dans la douleur. Le bêton s’impose dans l’architecture locale, la police instaure l’ordre. Herman's Hermits, seul groupe local à même de rivaliser avec les tout-puissants Beatles (entre autre avec l’immense classique “No Milk Today”), se sépare pour de bon en 1971.

Bref, on rigole beaucoup moins.

Mais déjà, en coulisses, une résistance s’organise. Un jeune Morrissey guette la sortie, chaque jeudi, du New Musical Express et du Melody Maker, hebdomadaires de références, indispensables à l’époque pour humer l’air du temps, acquérir une culture. L’avenir semble se dessiner avec les premières passions adolescentes de Paul Ryder (futur Happy Mondays), Howard Trafford, pas encore renommé Devoto (futur Buzzcocks), Ian Brown (futur Stone Roses) et Peter Saville (futur graphiste de Factory Records). La tournée "Ziggy Stardust" de David Bowie passe par la ville, celle de Lou Reed, "Rock’n’Roll Animal", aussi, mais c’est un autre concert qui fera bouger les choses. Tony Wilson, journaliste pour la chaîne de télévision locale Granada : “J’avais vraiment l’impression qu’on attendait qu’il se passe quelque chose”.

p01bqlmnHoward Devoto et Pete Shelley ont de l’ambition, à défaut d’avoir un batteur et un bassiste pour compléter leur groupe, toujours sans nom. Pas grave, ils ont envie d’en découdre, ce devrait être suffisant. Mais surtout, ils ont entre les mains un article du NME contant les exploits d’une bande de fous furieux, les Sex Pistols. Ni une ni deux, ils filent à Londres pour aller à leur rencontre. Le groupe de Johnny Rotten donne deux concerts, devant une quarantaine de personnes. Sur scène, c’est le chaos, un exemple à suivre. De retour à Manchester, les deux compères ont dans leur besace une vocation, et un nom : The Buzzcocks. Quelques semaines plus tard, le 4 juin 1976, puis le 20 juillet du même été, les Pistols se produisent au Lesser Trade Free Hall, à Manchester. Dans la salle : Morrissey, Billy Duffy, Ian Curtis, Peter Hook. Le premier deviendra chanteur des Smiths, le second, guitariste de The Cult. Les deux autres, respectivement chanteur et bassiste de Warsaw, puis Joy Division. Tony Wilson, pas encore grand manitou de Factory Records et de l’Haçienda, est également de la partie, à l’invitation de Devoto (qui fera d’ailleurs la première partie avec son groupe). Il en sortira retourné, comme les autres.

La suite ? Les Buzzcocks sortent Spiral Scratch en janvier 1977, et deviennent le grand espoir punk de Manchester. Devoto, quelques jours plus tard, quitte pourtant le groupe, déjà lassé d’un mouvement qui n’en est qu’à ses balbutiements aux oreilles du grand public, et part fonder Magazine. The Fall et A Certain Ratio tracent leurs routes. Manchester renaît, petit à petit, dans la sueur et le sang. Et ne dormira plus pour les deux prochaines décennies.