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Producteurs de légende - chapitre 1 : Phil Spector, le premier nabab

Producteurs de légende - chapitre 1 : Phil Spector, le premier nabab

Le grand public connaît peu ou pas leurs noms et, pourtant, ils écrivent l'Histoire du rock, de la pop, du rap, du reggae et de l'electro au même titre que les musiciens. Greenroom a donc choisi de vous raconter l'histoire de certains des plus grands producteurs de tous les temps, d'authentiques démiurges et de vrais héritiers de Prométhée, Pygmalion et Frankenstein. Ladies and gentlemen, veuillez applaudir les... Producteurs de légende. 

Chapitre 1 : Phil Spector, le premier nabab

Johnny Ramone, le guitariste du groupe punk séminal, disait de lui : « c'est un misérable petit bonhomme ». Et il est vrai que Phil Spector, 75 ans, qui végète en prison pour au moins dix-neuf ans pour le meurtre, en 2003, de l'actrice Lana Clarkson est une personnalité controversée.

Pourtant, au-delà de ce fait-divers sordide et de son comportement pour le moins compliqué (tyrannique, il finit par vivre à moitié reclus, comme une sorte de Howard Hughes pop), Spector est aussi (avant tout?) un géant de la musique, qui a produit d'innombrables chefs-d'œuvre de la pop, lesquels font désormais partie de notre inconscient collectif : « Unchained Melody » des Righteous Brothers (exhumé pour le film Ghost), « Do I Love You » (utilisé par Scorsese dans Les Affranchis), « Santa Claus Is Coming To Town » des Crystals (repris dans la BO de Gremlins), « River Deep, Mountain High » de Ike et Tina Turner, « Let It Be » des Beatles, « Imagine » et « Jealous Guy » de John Lennon voire « Rock'n'Roll High School » des Ramones, ne sont que quelques-uns des tubes colossaux arrangés par le bonhomme.

Né en 1939 à New York, dans une famille juive ashkénaze, il forme son premier groupe, les Teddy Bears, alors qu'il est encore adolescent. En 1958, alors que Spector n'a même pas vingt ans, leur premier single, « To Know Him Is To Love Him » (titre inspiré par l'épitaphe de son père qui s'est suicidé) se vend à un million d'exemplaires. Plus de cinquante ans plus tard, Amy Winehouse en enregistrera une version superbe. Spector décide de passer de l'autre côté du pupitre et devient producteur. Il met au point son fameux « Wall Of Sound » qui consiste à enregistrer un orchestre qui rassemble une multitude d'instruments (parfois inattendus comme des claquettes), certains étant triplés. L'objectif est d'obtenir un son à la fois puissant et sophistiqué, particulièrement efficace en mono (c'est l'époque). Spector le définit comme du « Wagner pop ». Ce son colossal lui permet d'accumuler les hits, en particulier avec les Ronettes et les Crystals, deux splendides girl groups, entre 1961 et 1963.

Mais les goûts du public changent avec les Beatles et les autres groupes de la British Invasion, qui s'engouffrent dans la brèche ouverte par les Fab Four (The Rolling Stones, The Who, The Kinks, The Animals, etc .). Spector, qui commence à péter un câble, n'est plus vraiment à la mode et le pourtant magnifique « River Deep, Mountain High » qu'il concocte pour Ike et Tina Turner se plante. Adulé par de nombreux rockers britanniques, Spector est invité par les Beatles à arranger les titres qui deviendront leur dernier album, le très beau Let It Be, dont certains arrangements scandalisent pourtant Paul McCartney.

Spector entame néanmoins une fructueuse collaboration avec George Harrison et, surtout John Lennon dont il produit cinq albums et notamment le légendaire Imagine. En dépit de ces succès, Phil Spector s'éloigne de plus en plus du milieu musical et développe une misanthropie aggravée par un gravissime accident de la route. Il sort ponctuellement de sa retraite, en particulier pour travailler avec les Ramones, qui cherchent désespérément à dépasser le cercle restreint des fans de punk rock. En dépit des relations houleuses qu'il entretient avec Johnny, le leader du groupe, Spector réussit à en tirer un album étonnant, (End Of Century, 1980) où le punk rock des quatre faux-frères est transcendé par le fameux «Wall Of Sound ». Bien que l'album marche moins mal que les autres disques du groupe, il est bien loin de cartonner et la collaboration n'est pas reconduite (Johnny Ramone haïssait le disque autant que Spector).

spector24n-8-webEnsuite, Spector est quelquefois sollicité mais aucun de ses très rares travaux ne frappent les imaginations. Il devient une sorte de fantôme, un de ces ectoplasmes qui incarnent un passé glorieux et révolu, typiques de Los Angeles (cf. le film Sunset Boulevard) avant de refaire les gros titres en tant que meurtrier. Triste fin pour celui qui fut le premier « Tycoon Of Teen ».

Olivier Richard