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L'âge d'or des raves : quand les Trans Musicales découvrent la techno

L'âge d'or des raves : quand les Trans Musicales découvrent la techno

Oubliez Woodstock, l’île de Wight ou le premier concert mythique des Sex Pistols à Manchester. La génération électro a elle aussi connu ses fêtes historiques, qui ont fait basculer toute une génération dans le grand bain de la house et de la techno. 

Episode 1 : QUAND LES ROCKERS DÉCOUVRENT LA TECHNO

1992, exit les guitares. Le festival rock indé des Transmusicales de Rennes se clôt pour la première fois de son histoire par une gigantesque rave.

Samedi 5 décembre 1992, ils sont plusieurs milliers de ravers et rockers à se presser pour la traditionnelle soirée de clôture des Rencontres Transmusicales de Rennes. Ce festival fondé en 1979, est déjà connu pour avoir été le premier à programmer en France des artistes comme Nirvana, Noir Désir ou Daho. Mais pour la première fois de son existence indie et rock, la gigantesque enceinte bétonnée du Palais Omnisport accueille ce soir la crème de la techno américaine (UR, Frankie Bones), de l’électronique british (The Orb, 808 State, Matthew Bushwacka) et les pionniers de la scène française (Juan Trip, Pills, Pascal R, Jack de Marseille, Sonic, Armand) dans un déluge de son et de lights. L’auteur, coordinateur et programmateur de la teuf n’est autre que Manu Casana, un ancien punk qui compte parmi les tout premiers organisateurs de raves clandestines en France.

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L’aventure démarre toutefois un an plus tôt à New York, lors du New Music Seminar, grand raout annuel dédié aux professionnels du disque. Là, Casana y croise la route d’Hervé Bordier, ancien disquaire et fondateur des Trans. “Le dernier soir”, raconte Manu, “je le lui ai dit : tu n’en as pas marre d’aller voir des concerts de rock à droite et à gauche ? Tu veux pas venir dans une vraie rave ? Je l’ai alors emmené dans une warehouse party organisée par Frankie Bones. Il s’est pris une grosse claque et il m’a toute de suite proposé de faire ça aux Trans”.

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Disposant d’un budget conséquent, c’est l’occasion rêvée pour Manu d’inviter certains de ses héros. Frankie Bones tout d’abord, un pionnier de la house new-yorkaise devenu le nouveau héros de la techno et des raves de Brooklyn. Le collectif Underground Resistance ensuite, menée par Mad Mike, que l’on appelle alors les « Public Enemy de la techno », qui se voit offrir là sa première date live en Europe. "À l’époque", continue Manu, "le punk avait perdu ses références politiques, c’était devenu une musique de poseur. J’avais retrouvé chez UR cette ferveur politique que je recherchais. Ca me paraissait donc évident qu’il fallait les faire venir. Sur scène, ils ont joué à l’arrache sur leur côté le plus techno, ils étaient bien enragés. Le public a accroché à fond. Sans doute aussi parce que le groupe était emmené sur scène par Eddie Flashin’ Fowlkes qui jouait le rôle de MC. Quelque part, c’était de la techno-punk. Le groupe constituait une parfaite transition pour tout ce public qui, à la base, venait du rock ou du rap".

Côté scénographie, Manu, en bon raveur, décide que le spectacle doit autant être dans la salle que sur scène. Ils décide d’illuminer la foule de lasers et de lights colorés, de l’immerger au milieu de 100 000 watts de son (au lieu des 60 000 habituels), sans oublier de concevoir un véritable chill-out, dédié à la house la plus deep et ambient. Résultat ? "Toute l’équipe imaginait que j’allais faire une soirée disco, limite ringarde. On leur en a mis tellement plein la vue que ça a fait basculer Rennes et la Bretagne vers la techno !".

La Rave Ô Trans est effectivement la première soirée techno bretonne « qui fait basculer la France du rock et la pousse à partir en rave », comme s’en souviennent les organisateurs du festival Astropolis, qui démarre de son côté trois plus tard. Pour autant, la presse musicale et nationale venu assister au spectacle, goûte peu ce déluge de sons synthétiques. Le lendemain, les articles se montrent "critiques, acerbes, voire carrément insultants", annonçant la manière dont cette musique sera souvent traitée à travers les médias au cours des années 1990. Ce 5 décembre 1992 marque toutefois le début d’un premier âge d’or des raves françaises, avant que la répression et le succès populaire ne les rattrapent.

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Reste à Manu deux jolis souvenirs en tête : "D’abord le fait de présenter Frankie Bones à UR, qui ne s’étaient jamais rencontrés ! Le techno de New York a rencontré la techno de Detroit à Rennes ! (rires)". Ensuite le face-à-face en backstage, entre Mad Mike de UR et le pionnier punk synthétique Alan Vega, du duo Suicide. "Alan Vega demande alors à Mike s’il connaît Suicide. Il répond que non. Et Vega de lui répondre : 'Et tu te prétends underground ? Tu ne connais rien à l’underground !' " (rires).

Texte : Jean-Yves Leloup

La suite de cette formidable série sur l'âge d'or des raves c'est par ici avec un focus sur LFO à La Défense