JE RECHERCHE
L'âge d'or des raves : Xanadu, French Touch année zéro

L'âge d'or des raves : Xanadu, French Touch année zéro

Oubliez Woodstock, l’île de Wight ou le premier concert mythique des Sex Pistols à Manchester. La génération électro a elle aussi connu ses fêtes historiques, qui ont fait basculer toute une génération dans le grand bain de la house et de la techno.

Episode 3 : STOP THE MUSIC AND GO HOME

Certaines fêtes incarnent la fin d’une époque et le début d’une autre, à l’image de la rave Xanadu, lors de laquelle les pionniers de la French Touch furent les victimes des forces de police.

1996, la situation sur la scène musicale est tendue. Depuis 1993, raves et festivals sont régulièrement annulés par les préfectures (à l’image de Oz à Amiens ou Polaris à Lyon), quand ce n’est pas la gendarmerie qui intervient directement au milieu des  soirées pour les réduire au silence. Pour parfaire son arsenal législatif, le Ministère de l’Intérieur publie même en mai 1995 avec l’aide de la Mission de Lutte Anti-Drogue, une circulaire titrée "les soirées raves : des situations à hauts risques", un texte délirant et truffé d’erreurs destiné aux forces de police.

Malgré cette tension, la scène française reste très active et connaît une nouvelle dynamique. La jazz-house de St Germain connaît un succès public inattendu avec son album Boulevard (1995), suivi par d’autres réussites plus confidentielles, mais tout aussi respectables, comme la house funky et futuriste du Pansoul (1996) de Motorbass ou des maxis de Daphreephunkateerz (Erik Rug, 1996). Et puis, il y a ce jeune duo, les Daft Punk, qui domine déjà les débats avec ses deux premiers maxis, Alive et Da Funk (1995), qui semblent posséder la capacité d’attirer tout un nouveau public vers l’électronique.

boulevard st germain crop
Côté fête, toute cette génération, nourrie aux premières raves des années 1990, évite toutefois de se frotter au public des free-parties et des soirées hardcore et trance, qui rassemblent encore des milliers de participants. Depuis quatre ans, en dehors des clubs, des organisateurs comme Beat Attitude, Armistice puis Magic Garden et Lunacy ont choisi de privilégier une musique résolument plus deep, souvent house, qui puise ses couleurs dans le groove de la musique noire-américaine. C’est le cas par exemple du jeune Frédéric Agostini et de ses soirées Xanadu, qui depuis deux ans a mis sur pied des fêtes à la renommée légendaire, inspirées de l’esprit libertaire des raves, mais au son plus chaleureux.

daph crop

En ce mois de juillet, Fred a organisé sa plus belle Xanadu au château de Vaux-Le-Pénil, près de Melun. Jérôme Viger-Kohler, personnage central de la scène de l’époque, se souvient de la soirée en rigolant : "D’habitude, Fred repérait un lieu ou un château, disait qu’il allait organiser un mariage et une fois que le mec s’apercevait que ce n’était pas vraiment un mariage, car tout le village était plombé par les voitures garées n’importe où, il était trop tard pour faire machine arrière de toutes façons ! Pour cette Xanadu, je me souviens qu’il avait divisé l’espace en trois salles, une principale avec Cassius et Daft Punk, une autre avec Jeff K et Ivan Smagghe, et une troisième qui ressemblait beaucoup à une catacombe avec Gilb’R et Dr Eguobuhm. En gros, il ne devait pas y avoir plus de mille personnes, mais toute la future French Touch était là. Fred avait vraiment du flair !". En effet, le jeune organisateur a booké la majeure partie des artistes qui allaient marquer les dix prochaines années de la scène musicale française, voire même bien au-delà.

pansoul motorbass crop
Petit problème, la fête a réveillé toute la ville, quelques policiers se sont mêlés incognito à la soirée et le reste de leurs collègues siège autour du château, comme au bon vieux temps du moyen-âge, attendant l’heure légale avant d’intervenir. "Je me souviens de Fred prenant le micro, disant qu’il faut tout arrêter. En sortant, on a croisé les flics de la BAC et on est rentré en roulant, au milieu de centaines de voitures conduit par des fêtards encore hilares". Fred n’a pas la même chance, il doit fuir à l’arrivée de la police, est sauvé par Pedro Winter qui le ramène dans sa voiture à Paris, avant d’être arrêté chez lui, menotté, interrogé comme un malfrat… et blanchi de longues années plus tard.
L’effet inattendu de cette soirée, c’est que Fred fût obligé d’arrêter d’organiser ses raves clandestines, pour se rabattre sur les clubs. Quelques mois plus tard, on le retrouve au Queen, aux côtés de Jérôme Viger-Kohler (de Radio FG) et de David Blot (de Radio Nova). Les trois compères y lancent les soirées Respect, qui permettront l’émergence de toute la French Touch. Ceux de la dernière Xanadu comme Cassius, Gilb’R et bien sûr les Daft Punk dont l’un des futurs singles, "Revolution 909" évoquera brillamment cette atmosphère de répression.

Vous retrouverez le récit en détail de cette soirée et de cette époque dans un livre signé Raphaël Malkin à paraître en novembre 2015 aux Éditions Le Mot Et Le Reste.

POUR LIRE LES DEUX ÉPISODES PRÉCÉDENTS DE CETTE SÉRIE C'EST PAR ICI ET PAR LÀ.

Texte : Jean-Yves Leloup