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Villette Sonique, une ode à l'ouverture d'esprit

Villette Sonique, une ode à l'ouverture d'esprit

Vous ne connaissez pas grand monde dans la programmation de Villette Sonique ? C'est normal. Et c'est presque le but. C'est en tout cas ce que nous a raconté Etienne Blanchot, le programmateur du festival qui fête ses dix ans.

Thee Oh Sees, Cheveu, Shamir, Syracuse, Cabaret Voltaire, Levon Vincent... Difficile de voir où Villette Sonique, se tenant du 21 au 27 mai dans le parc de la Villette, veut en venir avec sa programmation underground et étonnamment variée. On n'a pas l'habitude : la plupart des festivals misent sur les découvertes, certes, mais se "sécurisent" avec de grosses têtes d'affiche. Mais on se rend à la Grande Halle de la Villette, à la Cité de la Musique, au Trabendo, au Cabaret Sauvage ou sur la pelouse du parc devant les concerts gratuits pour se laisser surprendre et toucher à l'expérimental. "On ne s'interdit aucun style", raconte Etienne Blanchot, le programmateur. "On dit souvent qu'on défend plus l'expérience que la connaissance. Même si les gens ne connaissent pas forcément un groupe, on veut que le concert leur donne une émotion. On peut appliquer ça à toutes les musiques".

Les curieux se trouvent partout : le public du festival est étonnamment varié, à l'image des habitués du parc. "La Villette, c'est un peu notre Central Park à Paris, c'est magnifique. Il y a toujours du monde : des gens jolis, des gens un peu bizarres, des joggeurs, des joueurs de jembé... Des familles, des ados, des passionnés ou des curieux se retrouvent aux concerts gratuits. On ne met pas de crash barrières ou beaucoup de sécurité pendant les concerts, le public se gère tout seul". Un joli monde de bisounours uni par une seule envie : se faire plaisir devant des concerts de qualité. Mais c'est encore le programmateur, premier fan des groupes présents chaque année, qui en parle le mieux.

Greenroom : Villette Sonique a dix ans. Vous avez prévu quelque chose pour fêter ça ?

Etienne Blanchot : On va faire une croisière sur le canal de l'Ourcq, entre la Villette et Bobigny, avec un plasticien, Arnaud Maguet, qui a fait une bande-son rétrospective du festival avec des sons du parc mélangés à des lives. Ce sera l'occasion de se remémorer le festival dans une ambiance un peu intime, avec du public bien sûr mais aussi tous les gens qui ont participé, de près ou de loin, à Villette Sonique. Il y aura aussi des petites surprises pendant le festival, notamment avec l'ajout d'une troisième scène en plein air : elle sera en connexion avec le village label, concentrée sur le français, avec une programmation de groupe importants de la scène underground, comme Centenaire, Pierre & Bastien...

La programmation est assez axée sur la scène française cette année. Pourquoi ?

Déjà parce qu'on ne l'a jamais fait. On s'est toujours détaché de cette obligation chauviniste et politique de faire du français. Ca nous a permis d'échapper un peu au copinage, aux jalousies où tel groupe pas programmé n'est pas content... Mais on voulait cette année souligner la dynamique de la scène française actuelle, et on se retrouve avec 30 ou 40 % de groupes français à l'affiche, sans tomber dans l'écueil de programmer à tout prix les artistes "émergents". J'ai toujours voulu éviter d'inviter des groupes trop tôt : un festival est fait pour les spectateurs, pas pour les professionnels, et on attend que les artistes défoncent en live avant de les présenter.

Tu as des exemples ?

Headwar, un truc extrêmement radical et offensif, rock et noisy, qui peut parler quand même à tout le monde grâce à la performance et le charisme -- c'est ce que l'on recherche aussi à Villette Sonique. C'est le cas de Scorpion Violente, un symbole de l'undergroud, un groupe de Metz qui joue peu et qui fait de la musique à partir de vieux synthétiseurs, dans une ambiance assez dark ou punk.

On fait également Heimat, le nouveau projet d'Olivier Demeaux de Cheveu, assez pop synthétique. On recherche des lives à maturité. Il m'arrive souvent de refuser un groupe parce que, même si le disque est canon, le live ne le reflète pas du tout. L'idée du festival est de présenter plein de musiques différentes sur la base de musiciens singuliers et sachant transmettre de l'émotion et de l'énergie en live... Ça ne veut pas dire forcément faire le clown, mais avoir de la présence.

Le festival mélange de jeunes artistes et des groupes plus installés...

C'est assez amusant de rapprocher les "vieux" groupes des jeunes : Cabaret Voltaire va jouer avec Andy Stott et Untold, pour qui ils sont une vraie référence. Même chose sur la soirée garage avec Thee Of Sees passant le même soir que The Gories qui ont en partie lancé ce son il y a une vingtaine d'années.

Beaucoup de styles différents se rencontrent à Villette Sonique, et la programmation varie énormément d'une année sur l'autre. Tu n'as pas peur de perdre le public ?

J'ai plutôt l'impression que depuis dix ans on s'est développé sans perdre nos racines. Chaque année, notre public le plus fidèle y trouve son compte. Même s'il n'aime pas tout (ce qui n'est le cas de personne a priori, à part moi !), il va comprendre la démarche et pourquoi tel ou tel groupe est présent. Le festival permet aussi de s'ouvrir sur d'autres musiques que la sienne, et c'est notre but, notamment sur les concerts en plein air - du fait de la gratuité, la découverte est plus facile d'accès. Villette Sonique ouvre une brèche par rapport aux festivals qui ne font que du rock, que de l'électro, que de l'indie...

Est-ce qu'il y a un autre festival que Villette Sonique que tu apprécies particulièrement pour cette même idée de programmation transversale ?

Quand Villette Sonique a démarré il y a dix ans, on voulait bouger les lignes par rapport à ce qui se faisait en France : des festivals un peu normés, tristounets... On avait l'impression que tout ce qui n'était pas validé comme "pop sympa" ou à la mode n'avait pas sa place. Aujourd'hui, je trouve qu'il y a plus que jamais des festivals qui osent ce mélange là, comme Nuits Sonores, Baleapop, les Siestes Electroniques, Sonic Protest... Je ne suis pas sûr qu'on ait lancé ce truc là mais on fait partie de cette dynamique.

Est-ce qu'il y a un groupe que tu rêves de faire venir ?

Un groupe du fin fond du Laos, un ensemble de neuf musiciens que l'on essaye de faire venir depuis des années, ce serait une belle manière de faire découvrir quelque chose au public ! J'adorerais aussi inviter PJ Harvey. C'est de l'ordre du subjectif.

Et un groupe que tu as été particulièrement fier d'avoir ramené ?

En 2012, on a fait venir DJ Rashad et DJ Spinn, pour un live footwork, ultra-rapide. Pour des raisons de line-up, ils ont joué deux heures mais à partir de 15 heures dans le parc. Et les gens se sont mis dans l'ambiance immédiatement, malgré l'horaire, en dansant comme ils pouvaient vu la rapidité de la musique. Les DJs étaient ravis de voir ça. DJ Rashad est mort l'année suivante. Dans un registre plus rock, on a invité deux fois Nisennenmondai, un trio de Japonaises qui font quasiment de la techno minimale avec une formation guitare-basse-batterie. La première fois, elles ont joué entre deux gros groupes, les Goblins (les compositeurs des BO de Dario Argento) et Liquid Liquid, le groupe emblématique new-yorkais à l'origine de DFA, de LCD Soundsystem ou des Rapture. Et ces trois Japonaises ont ravagé ces deux groupes pour lesquels le public était venu, sans dire un mot, avec trois morceaux d'un quart d'heure chacun. Je crois qu'une fois le concert fini, elles avaient vendu absolument tout leur merchandising ! On les a fait revenir l'année dernière et la magie a encore opéré.

Avant Villette Sonique, tu faisais quoi ?

Je me suis occupé de la programmation du festival Feedback, qui, pendant trois ans, organisait des parcours sonores dans le parc. C'est un peu l'ancêtre, en beaucoup plus petit, des concerts en plein air de Villette Sonique. On avait fait le premier concert de LCD Soundsystem, on a reçu Jamie Lidell, Minimal Compact. Avant cela, je travaillais au Batofar et dans des festivals de cinéma. Mon parcours est exclusivement lié à la programmation, au fait de raconter des histoires.

Être programmateur c'est "raconter une histoire" ?

Oui. C'est trouver des artistes mais aussi savoir comment les agencer, créer une dynamique de communication pour que le désir monte... Au delà de vendre des billets, il faut que les groupes comme le public arrivent impatients. Il faut aussi trouver le bon visuel.

Visuel-Sonique-2015Justement, qui s'est occupé du visuel de cette année ? Que veut-il dire ?

C'est la première fois qu'on travaille avec Mariano Peccinetti, un jeune artiste chilien qui fait ces collages surréalistes. Depuis le départ, sur les affiches de Sonique, on a pris le parti de ne pas travailler avec une agence et du graphisme pur mais d'aller chercher des artistes et de les incorporer à notre histoire. Cette affiche me paraît assez évidente pour représenter notre envie de proposer de s'ouvrir à l'inconnu.

www.villettesonique.com

 

Photo d'illustration : © Philippe Lévy